Incertaine à l’époque de François Mitterrand, la politique de la France en Syrie et au Liban est devenue depuis 2005 une antipolitique qui mêle le cynisme commercial, les amitiés douteuses, les coups de cœur, le moralisme et des haines génératrices d’aveuglement. Le livre de Christian Chesnot et Georges Malbrunot (1) est accablant.

Après la fin du mandat français en Syrie et au Liban, la France a tenté de mener son jeu dans une poudrière qui n’en finit pas d’exploser. Elle a durement payé son intervention dans la guerre civile libanaise et sa confrontation avec la Syrie de Hafez el-Assad a été marquée par de sanglants attentats… tandis que se poursuivait une coopération scientifique et technique  incluant le domaine très sensible de la chimie.

Lorsque Bachar el-Assad succède à son père en juin 2000, Jacques Chirac bénéficie de la normalisation des relations avec le régime syrien et croit que la Syrie peut s’intégrer dans le jeu proche-oriental grâce à un président jeune et modernisateur. C’est l’époque de la « lune de miel » avec la Syrie qui coïncide avec une « amitié sans bornes » entre le président français et Rafic Hariri, un Libano-Saoudien qui est alors Premier ministre du Liban. Ce richissime personnage, qui défend les intérêts de l’Arabie saoudite, est le maître à penser de Jacques Chirac qui ne fait rien sans le consulter. Les Français travaillent à des réformes administratives en Syrie, les relations économiques se développent et l’unité de vues franco-syrienne est complète lors de l’attaque américaine en Irak. Mais le régime syrien obéit à sa logique propre et continue de défendre ses intérêts au Liban. Lorsque Jacques Chirac tente de libérer Rafic Hariri de la tutelle syrienne et inflige une défaite diplomatique à la Syrie devant l’ONU, Bachar el-Assad se cabre et fait assassiner le Libano-Saoudien le 14 février 2005.

Cet attentat fait basculer Jacques Chirac dans une pulsion haineuse qui se transmettra à ses successeurs. La logique est celle de la vengeance et l’objectif est d’éliminer Bachar que l’on croit déstabilisé sans que Paris mesure la capacité de résistance et de violence des hommes au pouvoir à Damas. Ce qui n’empêche pas les entreprises françaises de vendre des hélicoptères et de la téléphonie – y compris du matériel militaire d’écoute et de localisation. La coopération est également active dans la lutte contre les djihadistes.

Elu président, Nicolas Sarkozy tente un rapprochement avec la Syrie qu’il veut séparer de l’Iran et associer à son prochain d’Union pour la Méditerranée. Bachar assiste au défilé du 14 juillet 2008, la même année un lycée Charles de Gaulle est inauguré à Damas, de nombreux contrats sont signés par les entreprises françaises et c’est une nouvelle lune de miel à laquelle participe le Qatar. La révolte qui éclate en mars 2011 met un terme à l’idylle. Le mouvement du début, spontané, exprime le refus de la corruption et le désir de démocratie. La répression brutale des manifestants pacifiques crée l’irréparable et le régime se retrouve face aux Frères musulmans – naguère férocement réprimés – qui sont activement soutenus par le Qatar. La guerre civile s’enclenche dans laquelle Nicolas Sarkozy et François Hollande, Alain Juppé et Laurent Fabius, tentent de jouer un rôle déterminant. Hélas, Christian Chesnot et Georges Malbrunot décrivent une constance dans la haine et l’aveuglement.

Comme dans tout délire, il y a une part de vérité : Bachar el-Assad est un dictateur couvert de sang. Mais c’est seulement dans les contes que le Méchant est rapidement terrassé par les serviteurs du Bien. Comme toujours, la morale est à géométrie variable : on veut la chute du dictateur syrien mais on pactise avec les despotismes saoudien et qatari. Et comme on veut abattre la Bête syrienne, on croit dur comme fer qu’elle est moribonde. Dès juillet 2011, Alain Juppé déclare que Bachar est « illégitime » et Laurent Fabius appellera deux ans plus tard à son renversement. Le même Juppé parie sur les Frères musulmans en Egypte, en Tunisie et en Syrie – sans tenir compte des conseils de prudence des vieux routiers de la diplomatie, des services de renseignement et du roi Abdallah de Jordanie. On mise sur le petit milieu des exilés syriens à Paris sans vouloir comprendre qu’ils ne représentent rien. On maltraite la Russie et on rejette l’Iran par pur atlantisme.

François Hollande se cale sur la ligne sarkozyste que Laurent Fabius applique en cultivant les haines des néoconservateurs américains : la Syrie, l’Iran et la Russie forment l’axe du mal qu’il faut détruire. Encore une fois, en 2012, on jure à Paris que le régime syrien est au bord de l’effondrement et l’on prépare une guerre à la libyenne pour achever Bachar. Les Russes et les Américains arrêteront net cette frénésie guerrière sans que François Hollande et Laurent Fabius veuillent reconnaître l’humiliation qu’ils ont fait subir à la France.

A cause de l’aveuglement de ses dirigeants, la France a perdu la confiance de l’opposition syrienne modérée, les chrétiens d’Orient ne nous accordent plus aucun crédit, les djihadistes ont pris la direction des opérations militaires et la guerre s’est étendue à l’Irak. Le traitement de la question syrienne par l’Elysée et le Quai d’Orsay relève de l’irreal politik, selon le mot d’Hubert Védrine.

Que serait dès lors une real politik conçue sans le cynisme dont on l’accuse ? Son principe premier serait que la diplomatie soit libérée de l’empire des passions.

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(1)   Christian Chesnot, Georges Malbrunot, Les chemins de Damas, Le dossier noir de la relation franco-syrienne, Robert Laffont, 2014. Préface du général Philippe Rondot.

Article publié dans le numéro 1072 de « Royaliste » – 2015