Dans notre numéro 564, nous avions discuté l’annonce, aujourd’hui très répandue, de la fin du cycle des révolutions. Les partis communistes agonisent, Marx est quasiment enterré, mais le désir de révolution demeure sous-jacent. Comment pourrait-il s’exprimer et s’accomplir dans notre société ?

Changement désiré, révolution subie : tel est le paradoxe qu’il faut rappeler pour tenter de deviner un avenir qui s’assombrit. Des révolutions, ou une Révolution qui n’a pas encore été complètement définie, s’accomplissent dans le monde et aussi dans notre société « en crise » depuis si longtemps. Quel chambardement en effet : structures économiques, groupes sociaux, mœurs, partis politiques, syndicats, tous les domaines sont affectés et nul n’est épargné.

Depuis une trentaine d’année, le monde agricole connaît une révolution qui est en train d’achever la destruction de la société paysanne, creuse le fossé entre les riches et les pauvres, et bouleverse notre rapport à l’environnement. Pas de pays sans paysans, proclamaient les manifestants montés à Paris le 30 septembre dernier à l’appel d’une FNSEA lourdement responsable de ce qu’ils subissent. Oui… Pas de pays, pas de paysages, un monde menacé dans son identité, sa beauté, son existence. Bien tard pour en prendre conscience.

Depuis une vingtaine d’années, la classe ouvrière éprouve la double contrainte de la crise économique et des mutations techniques qui fait éclater son unité quelque peu mythique, et détruit certainement son identité, ses forteresses (l’Ile Séguin), ses figures héroïques (l’homme du fer, le mineur…) ses coutumes et ses organisations. Adieu au Prolétariat. Mais apparition d’une « nouvelle pauvreté » et résurgence d’une classe servile sur fond de chômage.

Ainsi, la violence du changement crée de nouvelles formes d’exploitation, de nouvelles injustices et de nouvelles misères matérielles et morales qui s’ajoutent aux anciennes. Le fait nouveau est que nous avons perdu tous les repères. Il y a bien des luttes, mais où sont les classes ? Il y a bien des révoltes sociales mais elles sont corporatives, spontanéistes, trop variées et trop brèves pour que l’on puisse parler comme autrefois d’un « mouvement social ». Le Parti communiste y a perdu depuis longtemps son latin et les confédérations syndicales, organisées pour la « guerre sociale », ne savent plus où est le front, où sont les troupes et quels adversaires frapper. Il y a bien des ouvriers, des travailleurs, mais ont-ils un statut commun et peuvent-ils développer une conscience commune, se donner ou adopter des organisations et un projet communs ? Le bouleversement de la société s’accomplit, mais nul ne paraît en mesure de le maîtriser de l’orienter, de l’affronter. Pas étonnant que l’on se donne des boucs émissaires !

Tous les discours sur le retour de la « bête immonde » n’y changeront rien : les mauvaises questions et les fausses réponses du national-populisme continueront d’orienter les débats et de séduire nombre d’esprits, tant que les enjeux de la fin du siècle ne seront pas clairement désignés, tant que de véritables projets ne seront pas présentés aux citoyens. Telle est sans doute une des principales raisons du discrédit de la classe politique : depuis dix ans, à droite comme à gauche aucune formation n’a su articuler un projet, donner du sens à l’aventure collective, organiser dans son contenu et dans ses rites un véritable débat. C’est ce grand vide bien plus que les calculs tactiques qui ont permis à J-M. Le Pen de déployer, avec un incontestable talent, les illusions, les impostures et les subversions qui ont été cent fois dénoncées ici. Et sa progression continuera si la classe politique ne se décide pas à formuler de nouveaux projets pour orienter les révolutions qui continueront de s’accomplir.

La droite classique en est-elle capable ? Nous n’avons cessé de le souhaiter, afin que de grandes traditions politiques soient « réactivées », afin que le débat politique reprenne de l’intérêt, et que les choix politiques soient mieux éclairés. Tel n’a pas été le cas depuis dix ans. Après s’être courageuse ment rassemblée contre l’ennemi fictif qu’elle avait fabriqué (le marxisme, le « socialo-communisme ») la droite libérale s’est contentée de l’imitation brouillonne d’un reaganisme pour partie imaginaire (l’apologie de la libre entreprise dans l’oubli de l’Etat, du déficit budgétaire, de l’impérialisme…) et a offert en guise de projet l’apologie spontanéiste des forces du marché et de la compétition entre les individus. La liberté n’y a pas gagné, mais seulement l’injustice (le marché profite aux déjà-riches) et l’angoisse de ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient pratiquer le nietzschéisme de bazar des « jeunes loups ». Quant au gaullisme, il n’a pas survécu au traitement d’un Chirac capable de changer, pour montrer son énergie, de l’or pur en plomb vil. De l’idéal de la Résistance aux plaisanteries sur « l’odeur » des immigrés, de l’ardente obligation du Plan au thatchérisme, du souci de rassemblement au conservatisme ciblé, c’est la voie de la facilité qui a été suivie, à un rythme comme toujours effréné.

Dommage… Mais force est de constater que ni les libéraux ni les chiraquiens n’ont mis à profit leur défaite de 1988 pour réfléchir sérieusement et proposer, face à la gauche, une alternative qui ne soit pas celle de la coalition des mécontents. Or rien ne se dessine. Le libéralisme économique est en train de passer de mode et la droite n’a tiré aucun profit de la réévaluation justifiée du libéralisme politique à la française et de sa victoire récente sur le jacobinisme. Quant au développement de l’Etat de droit, quant à la vie parlementaire, quant à la relation toujours difficile entre la liberté et la justice, quant à l’invention d’une société décentralisée, rien n’est dit, ni proposé, qui puisse constituer une réponse à quelques-unes des difficultés provoquées par les révolutions contemporaines : plus il y a de violence économique, plus il faut de droit dans l’Etat ; plus la crise du sens est profonde, plus il faut de représentation politique ; plus la décentralisation est encouragée, plus il faut se méfier des féodalités.

La même carence dans l’ordre de la réflexion et des orientations fondamentales continuent de frapper les héritiers du gaullisme – ce qui nous peine d’autant plus que nous nous sommes toujours considérés comme partie prenante à l’héritage du général de Gaulle. Sur la question de l’identité nationale, dans la lutte contre le racisme, dans la définition d’une autre politique économique, plus volontaire que celle des socialistes, dans la défense des institutions de la 5« République (surtout en ce qui concerne la durée du mandat présidentiel), dans la défense sourcilleuse de la souveraineté nationale, le RPR aurait un rôle capital à jouer. Gageons que s’il avait accompli sa mission historique, quant à la poursuite d’une politique nationale exempte de tout nationalisme, l’extrême droite serait restée marginale…

Parce que les régionales approchent, parce que les législatives ne sont pas loin, il reste bien peu de temps aux formations de la droite classique pour réfléchir et mettre en forme un ou des projets dignes de ce nom. Le RPR et l’UDF risquent de s’apercevoir trop tard que leur laisser-aller intellectuel représente un handicap sérieux face à l’idéologie national-populiste et face la gauche qui doit adopter, à la mi-décembre, un nouveau projet.

Avant d’évoquer le « nouvel horizon » des socialistes, deux précisions s’imposent : d’une part, il serait malhonnête de procéder à une analyse fouillée, citations à l’appui, puisque le texte rendu public est encore en débat au Parti socialiste et ne pourra être jugé qu’après son adoption par un congrès extraordinaire ; d’autre part, notre impression favorable ne doit rien aux complaisances que l’on nous prête en raison de nos choix politiques : depuis dix ans, la compilation des critiques que nous avons adressées aux socialistes ferait un fort volume, et nos compliments une mince brochure. Ce qui nous permet aujourd’hui de pondérer autrement nos approbations et nos critiques. A mes yeux, l’avant-projet socialiste constitue une bonne surprise pour trois raisons :

– le Parti socialiste a choisi la bonne méthode (celle que nous préconisons depuis des années pour toutes les formations) qui consiste à consulter un grand nombre de chercheurs et d’intellectuels de toutes disciplines et de tous horizons (leurs contributions, elles aussi publiées, sont souvent passionnantes), de soumettre le texte rédigé à la discussion militante et de le faire adopter par un congrès.

– les analyses publiées (sur le changement social, sur la « révolution culturelle » des socialistes, sur les carences de leur politique, sur leurs succès aussi) sont intéressantes, souvent judicieuses, rarement dogmatiques. Pour les socialistes, comme pour l’ensemble des citoyens, il y a là des repères significatifs : certains seront peut-être déplacés, à tort ou à raison, mais ils ont du moins l’avantage d’avoir été posés.

– tel qu’il est esquissé, le projet s’inscrit dans l’authentique tradition du socialisme à la française (Etat garant de la justice sociale, démocratie de participation, protection des citoyens contre la violence de l’économie) et se présente de façon suffisamment précise pour être transformé en programme de gouvernement.

Si la guerre des courants ne détruit pas d’une manière ou d’une autre ce projet, les socialistes ne manqueront pas d’atouts dans les batailles à venir. Encore faudrait-il qu’ils corrigent une erreur de perspective historique et qu’ils évitent l’écueil d’une réforme démagogique des institutions. L’erreur de perspective touche à l’opposition structurelle ou structurante entre un « nouveau Moyen Age » et la « République universelle ». Opposition absurde, non-sens fondamental que tout historien membre du P.S. devrait rayer d’un trait de plume puisque la pensée médiévale est, au plus haut point, pensée de la Respublica (du Bien commun) et de l’universalité ! Quant aux institutions, il est significatif que l’analyse soit bâclée en une page, et que les réformes soient présentées sur le mode optionnel – l’option 2 sur le régime présidentiel à l’américaine restant à rédiger ! Là est le principal danger du projet socialiste, s’il n’est pas transformé en ce domaine : faute d’avoir assumé la révolution institutionnelle de 1958 et les évolutions accomplies depuis lors, notamment sous le septennat de François Mitterrand, les socialistes risquent de détruire la seule instance qui puisse effectivement présider au changement social dans le souci de la justice : le pouvoir politique en tant que tel, auquel le quinquennat ferait perdre sa capacité d’arbitrage et son efficacité propre, et que la « solution américaine » déstabiliserait complètement.

Souligner ce point, c’est déjà esquisser une des tâches majeures des royalistes, qui nous donnera l’occasion, dans notre prochain numéro, de préciser la situation et le rôle de notre mouvement dans une période historique décisive.

***

Article publié dans le numéro 565 de « Royaliste » – 21 octobre 1991