En Europe, au cours des vingt dernières années, de nombreuses nations sont apparues ou se sont reformées. L’exemple du Monténégro montre la complexité du processus qui aboutit à la constitution d’un Etat, dans un pays chargé d’histoire et habité par des populations hétérogènes.

Le savant livre d’Amaël Cattaruzza (1) s’adresse aux balkanologues dont il enrichira le savoir. Il sera lu avec passion par les amoureux des Balkans – parmi lesquels je me compte depuis quarante ans – et aux lecteurs de « Royaliste » qui éprouvent de l’amitié pour Nicolas Petrovic Njegos et souhaitent découvrir le pays dont il est prince. Je conseille aussi l’ouvrage à tous ceux qui dissertent sur la crise de notre identité nationale avec des mines d’enterrement.

La France est une nation millénaire, rassemblée par son Etat, peuplée de citoyens qui forment une collectivité relativement homogène – la fusion totale serait insupportable – et qui d’ordinaire maintient ses conflits politiques et ses luttes de classes dans les limites du débat démocratique. Nos difficultés actuelles, qui ne sont pas négligeables, paraissent légères au regard des problèmes soulevés par la définition et le projet de la nation monténégrine : celle-ci doit se construire ou se reconstruire selon un passé historique contradictoirement interprété et par rapport à l’extrême complexité des enjeux géopolitiques à l’intérieur du Monténégro comme à son pourtour.

Le Monténégro jouxte la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, l’Albanie et le Kosovo – tous pays qui n’ont pas retrouvé une complète stabilité au sortir de la dernière période de révolutions et de guerres et affirment ou tentent d’affirmer une existence nationale (très problématique pour la Bosnie-Herzégovine) selon une conception de la nation qui est très différente de la nôtre. Pour les Français, la nation est une construction historico-juridique, dans laquelle le peuple ne fait qu’un avec la nation. Il a fallu des siècles pour en arriver à cette unité, qui ne s’est pas forgée sans violence. Le Monténégro, comme tant d’autres nations des Balkans, du Caucase et de l’Asie centrale sorties du socialisme yougoslave ou du système soviétique, doivent rassembler autour d’un Etat tout neuf une impressionnante série de diversités linguistiques, ethniques, claniques qui procèdent de l’histoire et qui alimentent les controverses et les conflits.

Avec sa connaissance impressionnante du terrain, Amaël Cattaruzza montre comment le Monténégro cherche sa définition sur un territoire délimité au début de la Yougoslavie titiste dans le cadre de la République (populaire puis socialiste) fédérale et qui est devenu une République souveraine à la suite du référendum du 28 mai 2006. Mais cette proclamation d’un Etat aux frontières nettement tracées ne pouvait résoudre d’un coup les questions relatives à l’identité de la jeune République. L’indépendance résulte d’un processus récent qui n’a pas fait l’unanimité : en 2003, un référendum avait confirmé l’union avec la Serbie et une forte minorité de citoyens monténégrins (44,5%) s’était par la suite opposée à l’indépendance. De plus, 700 000 habitants environ se répartissent en plusieurs ethnies : en 2003, 40,64% se déclaraient Monténégrins, 30,01% Serbes, 9,4% Bosniaques, 4,27% Musulmans, 7 ,09% Albanais, 1,05% croates, 0,43% Roms et se concentrent sur des territoires assez largement spécifiques.

Mais l’ethnie est une construction idéologique qui se complique d’autres appartenances – à la famille, au clan, au parti politique -, de désaccords sur l’histoire, de représentations différentes de l’espace, de lieux symboliques concurrents, d’imaginaires distincts qui sont examinés dans le livre avec une admirable précision. La diversité des histoires, des croyances, des mentalités, des nostalgies et des ambitions fait de la vieille et magnifique Montagne Noire (Crna Gora) un ensemble fragile auquel un Etat peut donner consistance et durée s’il se voue à cette seule mission.

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(1) Amaël Cattaruzza, Territoire et nationalisme au Monténégro, Les voies de l’indépendance, L’Harmattan, 2010. 29,50 €.

 

Article publié dans le numéro 989 de « Royaliste » – 2011.