Docteur en économie et professeur dans cette discipline, Thomas Porcher s’est fait connaître par son Traité d’économie hérétique. Son ouvrage sur les délaissés est à la fois une analyse sans concession d’un système d’injustice, lestée d’une expérience personnelle, et un appel à la lutte sociale.

Il y a les trop célèbres “économistes distingués”, et les autres. Thomas Porcher se définit comme hérétique en référence à Keynes écrivant en 1934 que “les hérétiques d’aujourd’hui sont les descendants d’une longue lignée, submergée mais jamais éteinte, qui a survécu sous la forme de groupes isolés d’excentriques. Ils sont profondément insatisfaits. Ils pensent que l’observation commune suffit à montrer que les faits ne se conforment pas au raisonnement orthodoxe”.

Hétérodoxe dans sa discipline, Thomas Porcher est un insatisfait alors qu’il pourrait être content de son sort : n’est-il pas professeur associé à la Paris School of Business après avoir fait ses études à la Sorbonne ? Il se trouve que Thomas L’Hérétique n’a pas oublié son itinéraire, alors que tant d’autres effacent leurs traces pour les autres et pour eux-mêmes.

L’auteur des “Délaissés” aurait pu connaître le destin de ceux qu’il évoque. Thomas Porcher est né et a grandi en Seine-Saint-Denis, dans une cité du Blanc-Mesnil puis au Bourget près de la zone industrielle. Dans les années quatre-vingt-dix, il a vu arriver le chômage, les avis de passage d’huissier sur les portes, les pères de famille tombés dans l’alcoolisme, la progression de la délinquance. Il a connu la violence de rue, qu’il trouvait normale, commencé le karaté à dix ans et passé sa ceinture noire six ans plus tard. Mauvais élève, il a commencé à s’intéresser aux études à 23 ans, quand il est arrivé à la Sorbonne. Thomas L’Hérétique est un rescapé, qui doit sa belle carrière universitaire au “capital culturel” transmis par un père qui avait fait de brillantes études supérieures.

Sans ce bagage, le jeune Thomas aurait été orienté vers un BEP ou une filière technologique comme la plupart de ses copains – d’où une grande attention à l’échec scolaire et un engagement pour y remédier. Mais la tâche est immense car un “jeune de banlieue” cumule tous les handicaps : une vie familiale souvent meurtrie par la précarité, des services publics dégradés, un environnement très fortement pollué, la violence et les discriminations…

La France délaissée des banlieues fait l’objet d’innombrables discours et de gestes sympathiques lors des visites ministérielles. Or la situation s’améliore d’autant moins que les “réformes” sociales qui accroissent la flexibilité frappent surtout le prolétariat suburbain qui ne pourrait survivre sans “le pognon de dingues” des prestations sociales. On se lamente en haut lieu sur leur coût mais pour le milieu dirigeant les avantages l’emportent sur les inconvénients car les quartiers défavorisés constituent des réservoirs inépuisables de main d’œuvre pas chère.

Cette exploitation éhontée devrait porter à la révolte mais beaucoup de travailleurs précarisés ont fini par croire au mensonge officiel : vous êtes la solution du problème, il n’y a de salut qu’individuel. C’est par sa propre volonté qu’on peut s’arracher à la banlieue et, si l’on y reste, mais vaut travailler chez Uber que de glander au pied de son immeuble…

Passé de la banlieue à la capitale, Thomas Porcher n’oublie pas la France des agriculteurs. Pris au piège du productivisme sur un marché désormais sans prix garantis, les agriculteurs s’appauvrissent parce que, “sur un marché mondialisé, la mécanisation globale, combinée à la compétition sociale et fiscale que se mènent les Etats, fait baisser les prix plus fortement que les quantités n’augmentent”. Depuis le début du siècle, la spéculation financière n’a cessé d’aggraver la situation des exploitants, victimes d’une crise qui fait peser une menace sur notre indépendance alimentaire et qui contribue à dégrader l’environnement.

La France des cadres déclassés est sans aucun doute moins sinistrée mais la concentration des emplois de cadres en région parisienne les oblige à accepter des logements chers alors que le niveau de rémunération des jeunes diplômés est en baisse depuis dix ans. Quant aux cadres supérieurs, ils sont soumis à de dangereuses pressions physiques et psychiques en raison de la soumission des entreprises à la logique financière.

La révolte des Gilets jaunes a fortement souligné le déclassement d’une partie de la population et sa relégation dans la France périphérique où les multiples contraintes de la flexibilité, de la précarité et de la “mobilité” se sont alourdies d’une augmentation du carburant qui coïncidait avec les allègements octroyés aux plus riches : 4 milliards de baisse d’impôts pour les 1% plus riches grâce à la réforme de l’ISF, 1 milliard aux 10% plus riches avec la flat tax, 17 milliards pour les patrons avec la réforme de l’impôt sur les sociétés.

Face au désastre industriel et à la souffrance sociale, Thomas Porcher aligne des propositions qui ne sont pas moins hérétiques que ses analyses. Quant à l’immigration, il faudrait permettre aux pays africains de choisir une politique économique appropriée à leur propre développement, en rupture avec la ligne fixée par les organisations internationales. Comme nous, il veut sauver les services publics et défendre la fonction publique, contrôler les mouvements de capitaux et imposer au patronat la participation dans l’entreprise et intégrer l’industrie dans un vaste plan assurant la transition énergétique. Quant à l’Union européenne, Thomas Porcher dit qu’il faut se préparer à l’affrontement avec Bruxelles, Francfort et Berlin.

Mais comment faire ? Le milieu dirigeant s’emploie avec succès à opposer les diverses catégories de délaissés – les cadres aux fonctionnaires, les employés précarisés aux cadres… Pas d’autre issue que l’alliance des délaissés auquel le livre s’adresse, sur la base d’un programme qui s’y trouve esquissé. Il faut espérer que l’appel de Thomas Porcher sera entendu, au-delà du cercle des hérétiques.

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Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 2018, réédition Pluriel, 2020 ; Les délaissés, Comment transformer un bloc divisé en force majoritaire, Fayard, 2020.

Article publié dans le numéro 1203 de « Royaliste » – Janvier 2021