La « troisième voie » blairiste conduit la Grande-Bretagne à un complet désastre social, économique et financier. La démonstration de Philippe Auclair (1) est implacable : il n’y a pas de modèle anglais.

Des images de Londres, telles qu’on les voit par la vitre d’un taxi qui vous mène de Waterloo Station à South Kensington, un jour de beau temps. Des déclarations de jeunes Français, ravis d’avoir quitté leur patrie accablée de bureaucrates et d’impôts pour un pays dynamique, où l’emploi flexible offre mille opportunités de jobs dans une ambiance décomplexée.

Des chiffres mirobolants : en Angleterre, moitié moins de chômeurs qu’en France ! Un solide taux de croissance !

Tel est le modèle anglais que notre télévision nationale et maints journalistes de la presse écrite offrent à notre admiration. Qu’on s’en inspire enfin, sinon tout le monde s’en ira travailler sur l’île enchantée… Ô combien de conseillers, combien de ministres français ont franchi de bon matin le Channel pour prendre leçon chez nos partenaires anglais et copier maintes recettes !

Un Français amoureux de l’Angleterre, qui vit à Londres depuis vingt ans et qui a longtemps travaillé à la BBC, autrefois exemplaire, piétine joyeusement ce bric-à-brac idéologique dans une étude en forme de réquisitoire.

Après le violent saccage commis par Margaret Thatcher et les siens, la « troisième voie » représentée par Antony Blair et le New Labour est un échec patent, catastrophique pour le Royaume-Uni. Qu’on en juge :

Le budget ? Chancelier de l’Echiquier, Gordon Brown avait hérité de l’excédent laissé par les conservateurs – qui étaient au moins fidèles à leurs principes. Acquis lui aussi à la rigueur comptable, le complice d’Antony Blair fut quant à lui incapable de tenir ses promesses : le déficit atteignait 15 milliards d’euros dès 2002 et il s’élevait à 53,65 milliards au 1er janvier 2006, soit 3,3% du PIB ce qui contrevient aux absurdes règles européennes.

La croissance ? Le taux, en forte baisse (1,7%) déçoit les anticipations optimistes du gouvernement, malgré l’augmentation de la pression fiscale, le déficit budgétaire et l’endettement colossal.

La dette publique ? Officiellement, le solde négatif est de 644 milliards mais il est à peu près égal au nôtre (1 000 milliards) si l’on inclut divers postes oubliés. On peut y ajouter 1 000 milliards si on inclut – ce qui est discutable, sauf si on estime que l’Etat doit respecter les règles comptables des entreprises privées – les retraites à verser aux fonctionnaires britanniques.

Bien des facteurs expliquent ce bilan financier pour le moins préoccupant. Parmi ceux-ci, la création entre 1997 et 2005 de 600 000 postes dans la fonction, en totale contradiction avec la thématique de l’Etat allégé. Cette fonctionnarisation croissante explique pour une petite part la baisse du chômage qui reste la grande victoire du blairisme, chantée sur tous les tons de part et d’autre de la Manche. En 1982, 3 millions de chômeurs, 2,5 millions en 1988 et 1,5 millions l’année dernière. Soit 5% de la population active ! Presque moitié moins que chez nous !

Miracle de la flexibilité ? Non. Il se trouve que la baisse du chômage a coïncidé avec la hausse constante du nombre de personnes déclarées invalides ou malades de longue durée. Le nombre des citoyens en âge de travailler et inaptes au travail était de 600 000 en 1981 et de 2,7 millions au début de l’année 2006. Ce qui porte le taux de chômage réel à 8,8% du PNB : moins que chez nous, mais pas de beaucoup… Ce traitement illusoire du chômage coûte cher : 28 milliards par an pour entretenir des personnes forcées à l’improductivité.

Quand on examine en compagnie de Philippe Auclair les principaux secteurs de l’activité, le désastre blairiste devient encore plus concret. Désastre dans le chemin de fer britannique, privatisé mais qui continue de coûter cher à un contribuable exposé quand il prend le train à l’inconfort, l’inexactitude et l’insécurité. Désastre dans le service national de santé, livré aux profiteurs du privé, soumis à la direction bureaucratique par objectif (les targets, ou « cibles » aberrantes) et follement onéreux alors que la qualité des soins est de plus en plus médiocre. Désastre dans l’éducation, livrée à une logique de ghettos.

Au total, le blairisme a engendré une société beaucoup plus inégalitaire que celle qui avait été soumise à la Dame de Fer : en 1986, 1% de la population détenait 18% du patrimoine national ; cette part était de 23 % en 2002. La Grande Bretagne compte 13 millions de pauvres, chômeurs, faux malades, travailleurs étranglés par le crédit à la consommation dans des proportions et avec un cynisme inconnus en France. Mais, comme en France, c’est l’endettement croissant de la population qui permet de soutenir, à court terme et dans des conditions inacceptables, un minimum de croissance.

Comme naguère en Union soviétique, la propagande officielle exprimée en langue de bois (le newspeak) célèbre les conquêtes de cette nouvelle forme de « socialisme réel » géré par des escouades de bureaucrates hallucinés. Sous l’égide d’Antony Blair, on exploite, on s’enrichit, on ment et l’on met en place des systèmes de surveillance et de répression par lesquels l’oligarchie politique et financière pensent pouvoir se protéger des mouvement de révolte du peuple excédé – car c’est au rebours des valeurs et des traditions britanniques que le blairisme a tenté de s’imposer.

Tentative vaine, qui aura des effets négatifs à très long terme. Excentriques admirables, les Anglais sauront y faire face, avec leur habituel courage.

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(1) Philippe Auclair, Le Royaume enchanté de Tony Blair, Fayard, 2006. 19 €.

Article publié dans le numéro 885 de « Royaliste – 2006