Nous y sommes… La crise générale de l’ultralibéralisme est entrée dans une nouvelle phase, qui va conduire à l’éclatement de la zone euro. Tout y conspire : les illusions premières sur la prétendue « monnaie unique », la rigidité des textes, l’aveuglement des gestionnaires du système, l’attentisme des dirigeants de l’Union européenne, les préoccupations partisanes d’Angela Merkel (1), la cupidité des spéculateurs, le rôle qu’on a laissé jouer aux agences de notations…

Je ne me réjouis pas. Les oligarques français et européens sont des lâches et rien n’est plus dangereux que des lâches en proie à la panique. La peur des spéculateurs (les « marchés »), est une peur abstraite, qui n’empêche pas ces messieurs et ces dames de dîner en ville et de passer d’agréables fins de semaine dans leur maison de campagne. Ils ne se rendent pas compte que la politique de déflation qu’ils imposent en Grèce, au Portugal, en Espagne, est effectivement meurtrière : de combien de suicides sont responsables MM. Trichet, Strauss-Kahn, Lamy ? La question n’est jamais posée mais les conséquences de leur violence sont manifestes : en France, huit cents agriculteurs se sont suicidés l’année dernière sans que personne, dans les médias, s’en émeuve. Et nous connaîtrons bientôt le nombre de suicidés au travail dans les usines et les bureaux : il ne sera pas moins consternant.

Avec la déflation officiellement mise à l’ordre du jour par Dominique Strauss-Kahn, les maladies physiques, les dépressions et les suicides vont augmenter. La politique du pire serait, comme toujours, la pire des politiques.

Que faire ? Suivre l’exemple des Grecs : manifester, faire grève et souhaiter que les syndicats, à la suite de Force ouvrière, lancent l’appel à la grève générale au moment qu’ils jugeront opportun. L’action dans la rue est indispensable pour bloquer les décisions des oligarques ; elle permet en même temps de transformer l’angoisse individuelle en colère collectivement exprimée.

Cette action collective, nécessaire, ne me réjouit pas non plus : les oligarques peuvent alors craindre pour leur sécurité et pour leurs biens. En ce cas, ils choisiront la voie de la répression violente et enclencheront une mécanique que personne ne maîtrisera. Pour réduire cette menace, il faudrait éviter la confrontation directe avec les policiers et voir dans ceux-ci des fonctionnaires exploités et humiliés qui ont, eux aussi, tout avantage à bloquer la mécanique homicide.

Tous ensemble, donc. Le mot d’ordre pour l’action dans la rue et sur les lieux de travail vaut aussi pour les tâches politiques. Depuis quinze ans, on se plaint de l’absence de débouché politique des luttes sociales. Le constat est toujours exact mais il y a tout de même des progrès dont je me félicitais dans ma dernière chronique : un programme économique et social nous est présenté par Jacques Sapir, il mérite d’être mis en débat et peut faire l’objet d’un très large accord.

Comme mes camarades de la Nouvelle Action royaliste, j’en tire une conséquence pratique : puisque le libre-échange est la cause première de la crise, il est logique de faire prioritairement campagne pour un protectionnisme européen et de militer pour que, en 2012, le futur gouvernement français ouvre dans l’Union une crise pour obtenir un accord sur ce point. Bien entendu, cette priorité militante n’empêche pas d’exposer la politique (industrielle, financière, agricole…) à mener dans un ensemble protégé.

Là encore, je souhaiterais que nous puissions réfléchir et agir tous ensemble. La Nouvelle Action royaliste a ses propres lieux de débats (le journal « Royaliste » ; nos « Mercredis » parisiens…) et je suis heureux qu’il en existe beaucoup d’autres sous formes de journaux, de clubs, de sites et de blogs. Xavier Malakine a lancé l’idée d’une revue et c’est là une excellente initiative. L’idée d’un colloque des économistes « hétérodoxes » est dans l’air. Le mouvement social peut nous donner beaucoup d’autres occasions de nous rencontrer et de faire connaître les thèmes qui nous sont communs. Nous sommes également d’accord, me semble-t-il, pour mettre de côté les questions relatives à l’élection présidentielle. A chacun ses préférences – le mouvement auquel j’appartiens est, pour le moment, neutre sur ce point.

Les adversaires de l’ultralibéralisme ont beaucoup d’atouts et peuvent envisager le proche avenir avec quelque optimisme. J’ai cependant trois motifs d’inquiétude que j’énonce rapidement pour susciter le débat :

1/ Certains affirment que la France doit quitter l’Union européenne : cette attitude nationaliste est contraire à la tradition nationale d’une France menant sa diplomatie dans le concert des nations européennes. Et c’est en étant dans l’Union que l’on pourra refonder celle-ci sous la forme d’une confédération élargie au continent ;

2/ La crise belge fait reparaître l’idée du rattachement de la Wallonie à la France – sans que l’on dise rien de Bruxelles ni du sort réservé au chef d’Etat légitime qui y a sa résidence. Sur quels principes fonder ce rattachisme ? Si on commence à redessiner les frontières selon un critère linguistique, nous aurons, nous autres Français, du souci à nous faire et des dizaines de conflits éclateront dans toute l’Europe. Quant aux arguments relatifs à la défense nationale, ils ne sont plus d’actualité : notre frontière du Nord-Est est désormais garantie par la dissuasion nucléaire, comme toutes les autres.

3/ A gauche surtout, j’entends des appels à une nouvelle résistance et même à la recréation du Conseil national de la Résistance. J’aurai bientôt l’occasion de discuter de ces évocations avec François Rufin, qui a participé à l’édition (2) du programme commenté du CNR. Ne confondons pas les époques et les situations. Les héritiers de la Résistance – tous les Français qui se reconnaissent dans ses valeurs – ne sont pas des Résistants : la patrie n’est pas occupée par une armée étrangère, ses habitants ne sont pas persécutés ni menacés dans leur vie par des groupes qui ressembleraient aux SS et à la Milice. Les adversaires du régime en place ne sont pas des clandestins et un nouveau CNR serait une caricature, blessante pour celles et ceux qui en firent partie. Puisque, pour nous, les mots ont un sens, parlons de programme de salut public.

Les menaces auxquels nous sommes confrontés impliquent de nouvelles formes de lutte. Ne confondons pas la répétition, qui est toujours un acte manqué, et la reprise du programme de la Résistance, dans sa lettre (le Préambule de 1946) – et dans son esprit pour tout ce qui est à inventer afin de satisfaire les exigences communes de justice et de liberté.

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(1) Cf.http://www.marianne2.fr/Jean-Luc-Greau%C2%A0-Dans-le-dossier-grec,-l-Allemagne-joue-a-Apocalypse-Now-avec-l-euro_a192247.html. voir aussi l’article de Jacques Sapir publié le 29 mars sur le site http://www.Marianne2.fr

(2) Les Jours heureux, La Découverte, 2010.