Depuis le “tournant de la rigueur” en 1983, les dirigeants du pays ont organisé ou laissé organiser l’impuissance de l’Etat et la soumission du pouvoir politique à un système de contraintes extérieures. L’intérêt général est perdu de vue, l’injustice augmente, la démocratie s’étiole, la France perd son rang : le Fake state (1) étudié par Frédéric Farah est un jeu d’apparences, qui met la nation et ses citoyens en danger.

En 1972, Bertrand de Jouvenel avait publié un ouvrage intitulé “Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance”. La nature a toujours eu bon dos : à l’époque, elle semblait conduire à l’omnipotence des appareils étatiques de l’Est comme de l’Ouest. On dissertait longuement sur la technocratie et la technobureaucratie sans voir que le projet politique cohérent qui avait caractérisé la République gaullienne était contesté dans certains cercles de l’élite.

Dix ans plus tard, le discret travail de sape effectué par divers hiérarques de droite et de gauche commençait de produire ses effets. Par un retournement dialectique qui paraissait hautement improbable dans notre nation modelée par l’Etat, la croissance “naturelle” du pouvoir a disparu par l’effet d’une volonté d’impuissance que masquaient le spectacle politicien et les artifices de la “communication”. Pas la moindre trace de complot dans cette entreprise mais une conjonction d’intérêts privés résultant d’une solidarité de classe agrémentée de choix idéologiques conformes à l’esprit du temps.

Telle que l’explicite Frédéric Farah, l’histoire de la conversion ou de la reddition des élites à la “gouvernance” impuissante souligne un énorme paradoxe : ce sont les dirigeants du Parti socialiste qui ont porté les premiers coups au projet effectivement démocratique et socialiste que la France avait commencé de réaliser à partir de 1944 – celui d’une économie dirigée assurant une forte protection sociale et une large diffusion des fruits de la croissance. Après la victoire de François Mitterrand en 1981, le gouvernement Mauroy s’était situé dans cette dynamique dirigiste par sa politique sociale et sa relance de la consommation tout en donnant à l’Etat de nouveaux moyens de puissance grâce à la nationalisation de cinq groupes industriels, des principales banques et de deux compagnies financières. Deux ans plus tard, le “tournant de la rigueur” a brisé cet élan, timide et maladroit sur bien des points mais tout de même prometteur. Pourquoi ?

A l’époque, on a invoqué la contrainte extérieure et la nécessité d’une “désinflation compétitive” adaptée aux exigences de la modernisation. En réalité, la rigueur fut un choix politique qui marqua la victoire de la Deuxième gauche incarnée par Jacques Delors, Michel Rocard et Michel Camdessus alors directeur du Trésor. Choisir l’austérité budgétaire et le rééquilibrage des dépenses sociales, c’était accepter l’augmentation du chômage, la croissance des inégalités et, comme le souligne Frédéric Farah, assigner à la France un rôle de puissance moyenne.

Derrière les choix économiques et les justifications idéologiques, il y avait dans la Deuxième gauche la haine de la grandeur gaullienne et la jouissance d’imposer à la France et au peuple français un abaissement au rang de “bon élève de la classe européenne” régi par un “Etat modeste” soucieux d’en finir avec “l’arrogance française”.

La psychopathologie de la Deuxième gauche était étroitement reliée, au goût du sacrifice – pour les autres – qui marquait la tendance dominante de la démocratie chrétienne, au courant libertaire issu de 1968 et au “libéralisme avancé” de Valéry Giscard d’Estaing qui avait officiellement ravalé la France à très peu de chose sur l’échiquier mondial. Ces diverses tendances répétaient sur tous les tons que “les nations sont dépassées” et inscrivaient la “construction européenne” dans le mouvement de l’Histoire.

C’est ainsi que l’idéologie libérale est devenue dominante dans l’élite française. Celle-ci a opéré en toute bonne conscience puisque les futurs “Etats-Unis d’Europe” puis la “mondialisation” donnaient un nouvel horizon à l’internationalisme des anciens gauchistes, aux rêveries démo-chrétiennes et à l’universalisme de la vieille gauche. Cette bonne conscience était confortée par l’évolution des Etats-Unis sous l’égide de Ronald Reagan puis par l’effondrement de l’Union soviétique qui semblait annoncer la fin de l’histoire dans le Marché bienheureusement mondialisé.

Cette idéologie, qui régnait presque “naturellement” au ministère des Finances, a progressé dans l’administration centrale et gagné les principaux organes de presse. Sous l’égide de Jacques Chirac, le RPR réputé gaulliste s’est fait le champion du libéralisme économique par pur opportunisme tandis que le Parti communiste entrait sur la voie d’un irrémédiable déclin. Les procès médiatiques intentés au général de Gaulle et aux forces issues de la Résistance, accusés d’avoir caché l’avilissement de la France sous le “mythe des quarante millions de Résistants”, permirent de destituer les gaullistes et les communistes de leur rôle historique et de disqualifier l’œuvre accomplie à la Libération par une nation ayant reconquis les armes à la main le plein usage de sa souveraineté.

Il va presque sans dire que les élites du pouvoir et des médias n’ont pas pensé et agi sous l’effet de leur propre génie. Elles se mirent à l’école des néolibéraux américains en toute spontanéité parce qu’elles n’avaient cessé de considérer que leur pays et leur “Europe” étaient intégrés à la “communauté atlantique” placée sous l’égide politique, militaire et culturelle des Etats-Unis.

C’est sur des bases idéologiques et géopolitiques simplistes que les dirigeants de droite et de gauche, jamais soucieux d’étayer ou de réviser ce qui leur tenait lieu de pensée, ont organisé ce que les marxistes nomment le “dépérissement de l’Etat”. Cette destruction a été imposée au peuple français, qu’il s’agisse de la politique économique, des réformes administratives, de la politique sociale ou plus encore de la “construction européenne” : dans leur idéologie et dans leurs pratiques, les élites néolibérales portaient dès 1983 la négation de la démocratie.

Frédéric Farah décrit avec précision les étapes et les modalités de cette opération de destruction menée par ceux qui disposaient des moyens du pouvoir politique et qui, d’alternance en alternance, ont fini par constituer une seule et même oligarchie.

Des privatisations Balladur de 1986-1988, on est passé aux privatisations Jospin puis à celles de Chirac-Villepin pour aboutir à celles pilotées par Emmanuel Macron : Saint-Gobain, Matra, Suez, Paribas, Rhône-Poulenc, Elf-Aquitaine, Total, Péchiney, Thomson, les autoroutes et tant d’autres entreprises ont été vendues au secteur privé sans qu’on veuille reconnaître une vérité toute simple : les entreprises nationales appartenant à la nation, les Français ont été victimes d’une colossale dépossession par liquidation de leur capital collectif. De surcroît, les citoyens ont été culpabilisés par le discours sur la dette publique, dont le financement, naguère assuré par la création monétaire, avait été remis aux marchés financiers.

Au cours de cette même période, nous avons subi la privatisation partielle ou totale des services publics dans les secteurs clés de l’énergie, des transports, de la Poste et des télécommunications. Pour justifier cette entreprise de destruction, on a invoqué des critères d’efficacité et de rentabilité qui oblitéraient le service de l’intérêt général. Le même traitement est imposé à l’administration centrale, soumise à des critères en usage dans le secteur privé.

Nous sommes également passés de la religion du “franc fort” au dogme de l’euro, qui a institué un système disciplinaire à l’allemande, dont les salariés français et l’économie nationale sont victimes depuis vingt ans.

Le démantèlement des services publics et la mise en place des dispositifs austéritaires ont été largement facilités par la “construction européenne”. Dans la ligne de son précédent livre (2) Frédéric Farah montre que les organes de l’Union européenne ont joué un rôle décisif dans la mise en place du néolibéralisme disciplinaire, par le biais des traités et des décisions de la Cour européenne de justice, gardienne d’un ordre concurrentiel rigoureusement antisocial.

En remettant à des organes extérieurs les moyens d’exercer la souveraineté commerciale, monétaire et budgétaire de la nation, la classe dirigeante a atteint son objectif : se défaire de ses responsabilités économiques et sociales en plaçant les Français dans un système de contraintes assorti de violentes dérégulations. Ce qui paraît à première vue aberrant est d’une redoutable logique : se démettre de ses responsabilités effectives permet de jouir sans entraves des privilèges qu’offre le pouvoir. On atteint là le point ultime de la subversion : le souci politique de la collectivité nationale est effacé des consciences oligarchiques, et l’Etat de plus en plus privatisé est mis au service de la caste dirigeante – la fraction dévouée du haut personnel administratif étant assurée de trouver de fructueux débouchés dans le secteur privé. Depuis quarante ans, les professions de foi gaulliste et socialiste, les envolées sur la “droite sociale” et bien entendu les promesses sur “l’Europe sociale” ont été balayées par une pulsion banale que le système décrit par Frédéric Farah ne cesse de stimuler : la cupidité. Les exemples de pantouflages hautement rentables sont innombrables…

On sait que les diverses fractions de l’oligarchie aujourd’hui réunies autour d’Emmanuel Macron ont la chance d’avoir pour adversaire populiste un parti politique qui ne voulait pas du pouvoir quand il était présidé par Jean-Marie Le Pen et qui confirmerait son incapacité si d’aventure Marine Le Pen était élue.

Le mouvement des Gilets jaunes et la révolte contre la réforme des retraites ont montré que de nombreux Français réagissaient à la destruction des institutions protectrices et à leur abandon aux logiques meurtrières du Marché. C’est ensuite la crise sanitaire qui a démontré, aux yeux de tous, la réalité du Fake state, les effets de l’impuissance de l’oligarchie, la catastrophe de la désindustrialisation sous l’effet de l’ultra-concurrence.

Le constat du désastre porte un appel à la résistance et à la transformation radicale de l’ordre injuste des choses selon le principe fondamental de souveraineté. Passer “de la Résistance à la Révolution” selon le mot d’ordre qui figurait sous le titre de “Combat” qui dirigea Albert Camus : tel est bien le projet que nous avons en commun avec Frédéric Farah.  

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(1) Fake state, L’impuissance organisée de l’Etat en France, Editions H&O, 2020.

(2) Europe, la grande liquidation démocratique, Editions Bréal, 2017. Cf. “Royaliste” n°1124, juin 2017.

Article publié dans le numéro 1195 de « Royaliste », septembre 2020