Par la faute de Jean-Luc Mélenchon, La France insoumise se décompose. Sans que Marine Le Pen y soit pour grand-chose, le Rassemblement national, vainqueur en voix des élections européennes, apparaît comme le seul parti d’opposition crédible dans un paysage politique dévasté. Face au bloc oligarchique, le parti lepéniste peut-il favoriser la constitution d’un bloc populaire qui représenterait une véritable alternative ?

La définition du populisme fait l’objet de nombreux débats scientifiques (1) que les usages polémiques du mot viennent obscurcir. Le phénomène peut s’analyser comme une mobilisation électorale autour d’un chef qui s’affirme comme le porte-parole du peuple opprimé par les élites. Ce chef exerce une fonction tribunitienne, revendicative, qui utilise des références symboliques – la nation, la révolution, Jeanne d’Arc – sans nécessairement se réclamer d’une tradition politique précise, sans toujours appeler à un changement institutionnel. Le populisme ne s’appuie pas sur une idéologie constituée mais recycle des bribes idéologiques dans ses rhétoriques – bribes de nationalisme, ou de socialisme – et si Jean-Luc Mélenchon fait campagne pour la « VIème République », Marine Le Pen ne récuse pas la Constitution de la Vème République.

Le populisme est le produit d’une décomposition idéologique et partisane : le Front national est le résultat de la liquidation du gaullisme par la droite chiraquienne et de la lente agonie du communisme français ; la France insoumise prospère à la faveur de la crise terminale du Parti socialiste. Le succès ou l’échec se jouent sur le talent du chef charismatique, sur les concepts-clés – « identité », ou « révolution citoyenne » -, sur les boucs émissaires – « immigrés », « capitalistes » – plus que sur le contenu d’un programme. La radicalité des discours et le flou des propositions permettent d’attirer un vaste électorat en révolte contre la classe politique sans que les logiques et les contraintes du jeu politique soient effacées – surtout les reports de voix et la question décisive des alliances.

D’apparition récente dans notre pays, le populisme de gauche est un objet politique à l’identité douteuse. Il semblait s’être constitué en 2017, lorsque Jean-Luc Mélenchon avait obtenu près de 20% des voix à l’élection présidentielle et réussi à former un groupe parlementaire de la France insoumise. Le retour du drapeau tricolore dans les réunions et la thématique de la sortie des traités européistes selon la procédure des plans A et B avaient suscité des votes populaires autant que patriotiques qui laissaient espérer la création d’un parti de rassemblement. Jean-Luc Mélenchon a préféré maintenir son mouvement dans un état « gazeux ». Surestimant ses forces, il a lancé des mots d’ordre irréalistes lors de la mobilisation contre la « loi Travail » – souhaitant un million de manifestants sur les Champs-Elysées avant de reconnaître sa défaite devant Emmanuel Macron. A l’Assemblée nationale, la ligne « populiste » n’est pas claire. Adrien Quatenens et François Ruffin se battent pour la justice sociale tandis que Danièle Obono affiche ses sympathies indigénistes.

Puis, tout à coup, le lider maximo change de position sans consulter son mouvement : au congrès du Parti de Gauche, en juin 2018, il annonce son intention de devenir le fédérateur d’une nouvelle union de la gauche. C’est le début d’une période de démissions et de mesures d’épuration. Liêm Hoang Noc, un économiste venu du Parti socialiste, quitte la France insoumise. Le « souverainiste » Djordje Kuzmanovic, tancé et démis de ses fonctions, démissionne à son tour et Charlotte Girard, qui devait mener la liste aux européennes, prend publiquement ses distances tandis deux figures socialistes, Marie-Noëlle Lienemann et Emmanuel Maurel, se rapprochent de la France insoumise. Pendant la campagne pour les européennes, la confusion est totale : le plan B est enterré mais on ressort parfois la « sortie des traités » et l’on parle de désobéissance alors que Manon Aubry, tête de liste, laisse entendre que de toutes façons on ne sortira pas de l’Union européenne. Résultat : la France insoumise obtient 6,5% aux élections du 26 mai et entre dans une logique de dislocation que Jean-Luc Mélenchon pourra difficilement enrayer. Il avait voulu maintenir un équilibre entre les tendances en éliminant les fortes têtes afin de faire basculer son mouvement dans une stratégie d’union de la gauche en vue de l’élection présidentielle. Une stratégie dans laquelle il s’attribuait le rôle de général en chef en raison de son capital électoral. Mais le capital a fondu de moitié, et la France insoumise se retrouve parmi les débris du socialisme français – désormais attirés par les Verts. Renié en 2018, le populisme de gauche a peu de chance de survivre au désastre, même si Chantal Mouffe, admiratrice de Syriza, publie un nouvel essai théorique (2) assaisonné de mots compliqués.

Orateur talentueux, pugnace et cultivé, Jean-Luc Mélenchon avait montré en 2017 qu’il était en mesure de reprendre à Marine Le Pen, incapable de tenir tête à Emmanuel Macron, la fonction tribunicienne qui lui aurait permis de fonder un parti populaire et de se poser en alternative au bloc oligarchique. Les errances tactiques et stratégiques de la France insoumise ont littéralement réconforté le Front national devenu Rassemblement national, Emmanuel Macron a désigné le « nationalisme » comme l’ennemi principal du « progressisme » qu’il incarnerait et les médias ont permis à Marine Le Pen de se réinstaller sur le devant de la scène. Point de complot dans tout cela : Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont tiré le meilleur parti possible des faiblesses des Insoumis et conforté leurs positions électorales respectives à l’occasion des élections européennes (3) qui satisfont les deux camps. Le Rassemblement national est reconnu comme seule force d’opposition crédible et c’est un adversaire qu’Emmanuel Macron est certain de terrasser en 2022.

Sous les figures contrastées du père et de la fille, le lepénisme a toujours été abusivement noirci. Le Front national de Jean-Marie n’était pas un prolongement des ligues d’extrême-droite des années trente puisqu’il avait une stratégie électorale respectueuse de la légalité républicaine – mais les provocations calculées du chef frontiste donnaient du grain à moudre à ses adversaires. Le Rassemblement de Marine bénéficie de toutes les épurations volontaires ou naturelles qui ont marqué l’histoire du Front national. Tour à tour, les fascistes, les catholiques intégristes, les nostalgiques de l’Algérie française et enfin les néo-gaullistes du courant Philippot sont morts ou sont partis. De nouvelles têtes et une nouvelle génération sont apparues : Hervé Juvin a remplacé Florian Philippot dans le rôle du tuteur, Jordan Bardella qui a adhéré au Front à l’âge de 16 ans, est tout le contraire d’un facho à tête rasée, Philippe Vardon représente les identitaires rentrés au bercail, Thierry Mariani les « Républicains » ralliés et l’appareil est fermement tenu en main par les proches de Marine Le Pen. La présidente du Rassemblement est en outre débarrassée de son encombrante nièce, qui misait sur l’échec de 2017 pour devenir la fédératrice des droites et qui se trouve aujourd’hui marginalisée.

Un populisme rentier

Comme sa matrice frontiste, le Rassemblement national n’a pas de structure idéologique. C’est un nationalisme de basse intensité, plus exactement un national-populisme qui tire ses succès électoraux d’une démagogie attrape-tout. La base du programme n’a pas changé : c’est le rejet de « l’immigration » qui transforme sa réalité complexe en un objet imaginaire qui polarise toutes sortes de revendications – du simple blocage des frontières au nettoyage ethnique. Ce nationalisme xénophobe s’accompagne d’une panoplie de propositions destinées à attirer divers segments de l’électorat : libéralisme économique, mesures sécuritaires et défense de la protection sociale – sans augmentation du Smic. La nouveauté, depuis le départ de Florian Philippot, est l’abandon de la thématique anti-européiste : on ne sort ni de la zone euro ni de l’Union européenne qui serait réformable de l’intérieur par coalition des populistes. Au vu des sondages, faire peur avec une thématique anti-immigration est rentable, faire peur avec la sortie de l’euro ne l’est pas !

C’est par ces procédés que le Rassemblement national s’assure une très belle rente électorale, que les « réformes » ultralibérales font fructifier. Mais la gestion de plus en plus prudente de ce capital électoral condamne ce populisme rentier à l’impuissance (4). Le Front national n’a pas et ne veut pas avoir d’alliés lui permettant d’accéder au pouvoir. Ayant asséché l’extrême-droite, il peut récupérer des voix dans la droite libérale en décomposition mais il ne peut pas passer de 24 à 51% des suffrages, sauf épouvantable catastrophe qui transformerait le Rassemblement national en parti du recours. Mais pour faire quoi ?

Si le Rassemblement national était en mesure d’exercer des responsabilités politiques, seul ou dans le cadre d’une coalition, il serait obligé de choisir entre son libéralisme économique (baisse des charges, contrainte salariale) et des mesures protectionnistes accompagnées d’un renforcement de la protection sociale, et il serait obligé de trancher entre le rejet de la directive sur le travail détaché – que le Medef approuve – et l’acceptation silencieuse de ses conséquences désastreuses.

Le Rassemblement national est un parti populiste qui ne peut être le ciment d’un bloc populaire en raison de son double jeu : il est devenu euro-compatible et Medef-compatible – en votant à Strasbourg la directive « Secret des affaires » – alors que son électorat voit en lui l’ennemi de la classe dirigeante mais aussi l’artisan possible d’une politique de redressement national et de justice sociale. Le parti de Marine Le Pen bénéficie d’un vote de classe sans être un parti de classe. Il ne sortirait de cette contradiction qu’au détriment de tout un peuple.

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(1)    Cf. Pierre-André Taguieff, « Le populisme et la science politique du mirage conceptuel aux vrais problèmes ». In: « Vingtième Siècle », revue d’histoire, n°56, octobre-décembre 1997. Les populismes. pp. 4-33.  Disponible sur Internet.

(2)    Cf. mon article : « Populisme de gauche, questions de stratégie, « Royaliste », numéro 1143, avril 2018. Disponible sur mon blog.

(3)    Cf. sur mon blog : « Après les européennes, la guerre des classes », 28 mai 2019.

Article publié dans le numéro 1170 de « Royaliste » – juin 2019

 

(4)    Cf. l’éditorial du numéro 1169 de « Royaliste ».