Journée historique pour “l’Europe” ! Refondation de l’Union ! Résurrection du couple franco-allemand ! Pluie de milliards sur les pays éprouvés ! Les articles enthousiastes que publient les thuriféraires accrédités laissent résolument de côté une foultitude de problèmes qu’il faut examiner de près.

Il est vrai que les chiffres annoncés depuis mars font une très grosse impression. Le 18 mars, la Banque centrale européenne a lancé un “plan d’urgence” de 750 milliards de dollars destiné à lutter contre les effets de la crise sanitaire. Le 9 avril, l’Eurogroupe a adopté un plan de relance de 540 milliards. Le 18 mai, un accord a été conclu entre la France et l’Allemagne en vue de la création d’un Fonds de relance économique d’un montant de 500 milliards. Le 27 mai, la Commission européenne a proposé un plan de relance de 750 milliards d’euros qui intègre bien entendu le projet franco-allemand.

Aurions-nous tous trouvé notre planche – à billets – de salut ? La réponse à cette question simple est tout sauf évidente. Il faut en effet vérifier qu’il y a une réponse à la question et que cette réponse n’est pas de celles qui paraissent répondre à la question ou qui pourraient répondre à d’autres questions. Bienvenue dans l’usine à gaz !

Il faut d’abord noter que la Banque centrale européenne ne va pas injecter directement 750 milliards dans “l’économie européenne” car l’Union est une association d’Etats nationaux qui ont des économies distinctes. Comme l’a expliqué Frédéric Farah sur le blog de Bertrand Renouvin, la BCE procède à des achats de titres publics et privés afin d’alléger la dette des Etats et pour inciter les banques à prêter aux entreprises touchées par la crise. Nous sommes dans une action indirecte, qui repose pour partie sur la bonne volonté des banques, et qui ne produira pas ses effets avant l’année prochaine.

De surcroît, l’action de la Banque centrale européenne est devenue problématique depuis la décision du Tribunal constitutionnel fédéral d’Allemagne, le 5 mai. Comme nous l’expliquions dans l’éditorial de notre précédent numéro, les juges de Karlsruhe affirment que la Bundesbank ne peut plus participer au programme de rachat de titres publics de 2015 parce que la BCE a outrepassé sa compétence en assurant indirectement le financement des Etats. Ce qui fait peser une menace sur le programme de rachat de titres de cette année – au cas où la Bundesbank ne parviendrait pas à démontrer que ces programmes sont conformes à l’orthodoxie monétaire allemande. Tout à coup, on se souvient que la BCE n’est pas un institut fédéral, mais un organe qui exécute les décisions du Système européen de banques centrales (SEBC) composé par les banques centrales des Etats membres de l’Union ! Le “plan d’urgence” de 750 milliards est fragile et les Etats ne sauront pas avant deux mois si ce système brinquebalant peut encore tenir le coup.

Quant au plan présenté par la Commission européenne le 27 mai, il est nettement placé sous le signe de l’aléatoire. On sait que, depuis le début de la crise sanitaire, ce n’est pas l’union sacrée qui prévaut. Incapable de faire face à la pandémie, l’Union européenne s’est mise en échec, le 7 avril, sur la question de la mutualisation des dettes : l’Italie et l’Espagne demandaient la création d’eurobonds face au groupe des Etats farouchement opposés à un tel dispositif – les Pays-Bas agissant pour le compte de l’Allemagne et leurs alliés. Tout à coup, on s’est souvenu que l’Union européenne est fracturée entre le Nord et le Sud et que la fracture s’aggrave entre les profiteurs et leurs victimes grecques, espagnoles et italiennes !

De fait, l’Autriche, les Pays-Bas, le Danemark et la Suède ont présenté le 23 mai leur propre plan de relance, en réponse au plan franco-allemand. En substance, il s’agirait de prêts ponctuels et ciblés – sur la recherche, la santé, la transition écologique – accordés aux pays qui accepteront de mettre en œuvre les fameuses “réformes structurelles” qui martyrisent les peuples. Bien entendu, le club des quatre pays réputés orthodoxes reste farouchement opposé à toute mutualisation des dettes.

D’où le principal problème posé par le plan de relance de la Commission, qui propose d’emprunter sur les marchés financiers 750 milliards reversés aux Etats sous forme de subvention pour 500 milliards et sous forme de prêts pour 250 milliards. Cela signifie que la dette serait commune, modalité acceptée courant mai par l’Allemagne, jusqu’alors opposante résolue à toute mutualisation des dettes. D’où la divine surprise des européistes, clamée à tous vents médiatiques. Mais les Etats réputés “frugaux” campent sur leurs positions et nul n’ignore que l’adoption du plan de la Commission, délicatement baptisé European Recovery and Resilience Facility implique un accord à l’unanimité des chefs d’Etat et de gouvernement.

En prévision de la réunion du Conseil européen, le 19 juin, des négociations obscures et compliquées se sont engagées. Elles portent sur le montant effectif des prêts et subventions, sur le mode de répartition entre les pays et sur les “réformes structurelles” qui pourraient être exigées. En attendant d’en savoir plus sur les tractations, trois certitudes émergent du brouillard :

  • La France recevra peu de Bruxelles.
  • La mise en œuvre du plan, si elle a lieu, demandera plusieurs mois alors que la crise économique s’aggrave. L’Union est trop lourde pour être réactive.
  • Le compromis, s’il est trouvé, se fera entre des intérêts nationaux âprement défendus. Tout le reste est chimère.

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Article publié dans le numéro 1191 de « Royaliste » – juin 2020