L’acquittement de Samuel Schwartzbard, qui avait assassiné le chef nationaliste Simon Petlioura en 1927 à Paris, est aujourd’hui considéré comme un scandale à Kiev où l’on est en train de construire une mémoire nationale sur une histoire soigneusement élaguée.

Le 25 mai 1926 en début d’après-midi, un homme sort du Bouillon Chartier, rue Racine, et se dirige paisiblement vers le boulevard Saint-Michel. Au moment où il passe devant la librairie Gibert, un passant aux allures d’artisan l’interpelle puis l’abat de cinq balles de revolver en criant : « Assassin ! Voilà pour les massacres ! Voilà pour les pogromes ! ». L’assassin se laisse arrêter tandis que sa victime meurt peu après son arrivée à l’hôpital. Le lendemain, la presse annonce que l’ataman Petlioura, ancien président de la République ukrainienne et chef suprême de ses armées, a été tué par un juif-ukrainien, Samuel Schwartzbard, horloger de son état. La presse d’extrême-droite se déchaîne contre l’assassin, immigré apparemment typique du judéo-bolchévique, qui est acquitté en octobre 1927 au terme d’un procès retentissant. Pourquoi ?

Pour expliquer le jugement prononcé, Monique Slodzian nous plonge, comme naguère la Cour d’Assises de la Seine, dans l’histoire tourmentée de la fin de la Première Guerre mondiale et de la guerre civile russe. Son livre, remarquablement documenté (1), décrit les convulsions qui ont marqué la première indépendance ukrainienne et porte notre attention sur la Galicie, ancienne province autrichienne formée à partir du premier partage de la Pologne, qui avait pour capitale Lemberg, devenue Lviv le 1er novembre 1918 lors de la proclamation de la République d’Ukraine et qui est retournée à la Pologne dans l’entre-deux-guerres.

C’est dans l’une des régions de Galicie, la Podolie sous administration russe, que Samuel Schwartzbard avait passé son enfance. Une enfance juive, vécue dans la peur des pogromes et dans une perspective messianique qui conduisit le jeune homme au socialisme anarchisant, à l’exil en France puis au retour en Russie après 1917. Il combat à Odessa dans une Garde rouge multi-partisane puis affronte les nationalistes ukrainiens de Petlioura et l’armée blanche de Denikine. C’est alors qu’il est témoin des pogromes dont l’ataman Petlioura se vante pendant la guerre civile. Les défenseurs de Samuel Schwartzbard établiront la terrible responsabilité du premier président de la République ukrainienne. Pourtant, Simon Petlioura est aujourd’hui célébré à Kiev comme le père de la nation ukrainienne et ses crimes antisémites sont effacés avec autant de mauvaise foi que ceux de Stepan Bandera pendant la Seconde Guerre mondiale. Sous l’actuel président Porochenko, la haine des Russes et l’effacement de la mémoire soviétique tendent à faire oublier les actions génocidaires menées contre les Juifs et contre les Polonais. En Ukraine, l’heure des réconciliations n’a pas encore sonné.

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(1)    Monique Slodzian, L’Ukraine depuis le procès Schwartzbard-Petlioura (1927), Editions de La Différence, 2017.

Article publié dans le numéro 1125 de « Royaliste » – 2017