Il faut lire, dans son intégralité, le remarquable débat entre Régis Debray et Marcel Gauchet que le Nouvel Observateur a récemment publié (1). Leurs réflexions portent sur la question du politique en tant que tel (2), elles expriment un véritable souci politique assombri par cette fin d’époque oppressive et oppressante. Qu’ils me permettent de trop brèves remarques.

La religion civile républicaine tant regrettée par Régis Debray ne fut certainement pas unanimiste. Régis dit lui-même que le bon vieux temps fut durement marqué par le conflit entre la Laïque et l’Eglise catholique. J’ajoute que le danger permanent de la guerre fut un formidable facteur de cohésion patriotique et que les luttes sociales furent sanglantes avant 1914. Les attentats anarchistes, les ouvriers et les ouvrières massacrés par la troupe à Fourmies et à Draveil, la haine des bourgeois pour les « classes dangereuses », l’affaire Dreyfus, c’étaient tout de même de sacrées fractures ! Mais, il est vrai, les enjeux étaient politiques, tous les responsables politiques étaient patriotes et les conflits religieux et sociaux n’ont pas empêché l’Union sacrée.

Le fait nouveau, aujourd’hui, c’est l’effacement de la pensée du politique dans les cerveaux des oligarques, c’est leur volonté de disqualifier le service de l’intérêt général, c’est leur acharnement à proclamer la mort de « l’Etat-nation ». Régis Debray a raison de dénoncer le caractère irresponsable et suicidaire des « néocons » qui investissent dans le communautarisme à l’américaine sans voir que la patrie et la Constitution sont sacrées pour les citoyens des Etats-Unis.

Cela dit, on ne nous enfermera pas dans la misérable dialectique du communautarisme et de l’individualisme. L’oligarchie, qui fustige l’individualisme et la frilosité des Français, néglige l’immense armée des bénévoles qui administrent depuis vingt ans la misère – et la générosité des Français lors des catastrophes naturelles. Quant au communautarisme, je pense avec Marcel Gauchet qu’il se prendra à son propre piège – celui de la concurrence des victimes, qui produit déjà des conflits à l’intérieur des communautés supposées.

Par ailleurs, le référendum du 29 mai a démontré la force du sentiment patriotique dans le peuple français et dans ses élites professionnelles qu’il faut soigneusement distinguer de l’oligarchie : ingénieurs, cadres, techniciens, professeurs… Quant aux grossièretés lepénistes, elles ont provoqué une intense réflexion sur l’identité nationale, concrétisée par d’excellents ouvrages : notre assurance, sur ce point, est beaucoup plus grande qu’il y a cinquante ou cent ans.

Intenses, la réflexion politique et les recherches en économie, permettent de faire des constats prometteurs. L’Etat national n’est pas en crise terminale : le monde post-soviétique a vu naître, non sans difficultés et tragédies, de nombreux Etats à vocation nationale. Nous sommes simplement confrontés à la faillite d’une oligarchie sans légitimité ni crédit, et à une crise de l’engagement politique qui tient pour une part à la « gouvernance » de l’Etat, des partis et des médias.

A moyen terme, la révolution anti-oligarchique et anti-libérale ne fait aucun doute ; dans l’immédiat, les difficultés sont grandes. Régis Debray dit qu’une symbolique politique ne se fabrique pas du jour au lendemain et que le vide politique est dangereux. C’est vrai, mais le pouvoir symbolique devient très vite effectif (il engendre une nouvelle réalité) quand il parvient à s’incarner. Ce fut la force de la royauté française, de Hugues Capet à Louis-Philippe, et c’est encore la force des monarchies royales en Europe. Ce fut la force des régimes républicains lorsqu’il y eut de grands hommes – Jaurès, Clemenceau, Blum, de Gaulle – pour servir l’Etat et la nation.

Royalistes, ou non, nous attendons l’homme libre qui rassemblera le parti des politiques pour le salut de la patrie. Il y a absence ou silence. Cela ne nous empêche pas de travailler et de transmettre, pour que les jeunes générations soient prêtes à assumer leurs responsabilités.

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(1) Cf. n° 2145, paru le 15 décembre.

Editorial du numéro 872 de « Royaliste » – 2005