Contre l’idéologie dominante, à l’écart des projecteurs braqués sur des experts plus ou moins intéressés, Jacques Sapir démontre l’échec théorique et explore les impasses d’une dogmatique scientiste avant d’exposer les principes et la méthode d’une refondation de l’économie politique.

 Il est rare que des économistes placent en tête de chacun de leurs chapitres une plaisanterie qui met à mal leur profession. Vous connaissez celle du banquier russe qui commente la crise financière de 1998 ? « Les économistes ne sont pas la solution du problème, ils sont le problème ».

C’est drôle, mais un peu triste car la réaction du banquier de ce grand pays sauvagement libéralisé rappelle les boutades que se lançaient les Russes à l’époque soviétique. Ils disaient par exemple que le capitalisme était l’exploitation de l’homme par l’homme, et le socialisme le contraire. Aujourd’hui ils sont retournés au capitalisme pour connaître la misère sous une autre forme, mais toujours la même misère.

C’est là un résumé teinté d’amertume, mais celui qui veut savoir précisément ce que furent le système soviétique d’ « économie mobilisée », la transition vers le capitalisme et les crises afférentes liront avec profit les précédents ouvrages de Jacques Sapir (1) qui enseigne dans la discrétion à Paris et à Moscou, et qui lance parfois des cris d’alarme dans l’indifférence générale alors que les charlatans peuplent les basses-cours et les avant-scènes.

Cela dit, le dernier ouvrage publié par ce chercheur rigoureux ne porte pas la marque du défaitisme et de l’aigreur (2). C’est au contraire un travail magnifiquement tonique, celui d’un homme qui sait prendre de la distance à l’égard de sa discipline et qui a l’audace de vouloir la mettre en révolution.

Pourquoi ?

Parce que les économistes posent problème. A quelques exceptions près, bien connues des lecteurs de Royaliste, ils enseignent tous la même chose (le catéchisme libéral) d’un bout à l’autre de la planète, répandent les mêmes erreurs et commentent de la même manière les catastrophes qu’ils produisent : si cela va mal, c’est qu’on n’est pas allé assez loin dans la réalisation du libéralisme. Comme le même raisonnement était utilisé par les économistes du « socialisme réel » il faut s’interroger sur la profession elle-même.

Chez Jacques Sapir, la mise en question est radicale : on ne chipote pas avec la taxe Tobin, on montre qu’il faut tout repenser pour tout refonder. Ce qui suppose l’abandon de la référence économique de base : la théorie de l’équilibre général énoncée par Léon Walras, maintes fois récusée mais tenue aujourd’hui pour l’indépassable vérité. Jacques Sapir ne la démolit pas : il la concasse avec une efficace allégresse qui réjouira tous ceux qui sont confrontés, dans leurs études ou leur travail, à cette dogmatique misérable. Les autres concepts majeurs (le marché, la concurrence, la propriété, la flexibilité) sont tour à tour passés au fil de la critique et jeté aux poubelles de la scientificité.

Mais le livre ne se réduit pas à cette démolition. Au cœur de l’ouvrage, la réflexion sur la temporalité économique et celle sur la monnaie ouvrent la perspective refondatrice. Jacques Sapir ne se place pas seulement à l’intérieur de sa discipline. D’intention scientifique, l’économie doit sans aucun doute être renouvelée dans sa méthode et dans ses modèles, mais elle doit avant tout être conçue comme économie politique reconnaissant l’existence de l’autorité – au sens classique du terme. « Or, écrit Jacques Sapir, il n’est d’autorité que là où il y a légitimité, et la légitimité nous renvoie, elle, au problème de la souveraineté ». Dès lors, il est possible de concevoir une « économie décentralisée » inscrite dans un ordre démocratique et orientée par le souci de l’intérêt général.

Nous sommes là en pays de connaissance : Jacques Sapir est un économiste républicain.

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(1) cf. notamment : L’Economie mobilisée. Essai sur les économies de type soviétique. La Découverte, 1990 ; Le krach russe, La Découverte, 1998. 42 F.

(2) Jacques Sapir, Les trous noirs de la science économique, Essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent, Albin Michel, 2 000. 140 F.

 

Article publié dans « Royaliste » 781 – 2001