A l’occasion de la campagne pour les élections régionales, le Front national a publié ses cinquante et une propositions d’ordre social…

Longtemps, on a reproché au Front national de se contenter d’exploiter le filon électoral de l’immigration. Mais voici qu’il entend combler un vide en précisant les axes de sa politique sociale. L’exercice n’échappe pas aux lois du genre : c’est un catalogue fourretout, qui ruisselle d’une démagogie très ordinaire. Sans doute trouve-t-on dans ce tas de mesures non-chiffrées un certain nombre de naïvetés et de bizarreries qui pourraient devenir inquiétantes si le Front national était en mesure de les mettre en œuvre. Il est naïf de croire ou de faire croire qu’on vaincra l’alcoolisme et la drogue par le travail et le retour aux « vraies valeurs » – à moins qu’on n’envisage un encadrement très strict de ceux que l’on veut sauver sous la forme de communautés de travail. Un travail qui rendrait libre… Il est bizarre de préconiser la création d’une « fête nationale de la famille » dans un pays qui célèbre déjà la fête des mères (depuis Vichy), la fête des pères, la fête des enfants à Noël, et où des commerçants avisés tentent de faire accepter une fête des grands-parents.

On n’est guère surpris de voir poindre dans ce programme social des nostalgies pétainistes : création d’un « oscars des métiers », définition de l’entreprise comme « communauté de travail », réglementation de l’exercice du droit de grève, suppression des « privilèges » des grandes centrales syndicales… C’est là l’esquisse d’une organisation corporatiste de la société, fondée sur le rejet de la lutte des classes et inspirée par l’idéologie communautariste : c’est vieillot, dangereux pour la liberté des personnes, et sans aucun intérêt quant à la résolution de la crise sociale que nous subissons.

En outre, ce programme démagogico-corporatiste est en contradiction avec les orientations économiques du Front national qui sont (ou étaient ?) inspirées par le capitalisme le plus sauvage. Dans son programme de 1985, le Front national prévoyait en effet une désétatisation de l’ensemble du secteur industriel et financier et une déréglementation généralisée ; ajoutées à la limitation du droit de grève et à la privatisation massive du système de protection sociale, le parti lepéniste dessinait il y a six ans l’image d’une société ultra-libérale, d’un capitaliste pur et dur qui représente une menace infiniment plus grave pour l’identité nationale et pour l’équilibre de la société française que la fameuse « invasion » sur laquelle le Front national a bâti sa fortune électorale. II serait intéressant de connaître le programme actuel du F.N. dans le domaine économique puisque certaines déclarations récentes font apparaître un retour en force du nationalisme économique. Ce qui aurait, au moins, l’avantage de la cohérence.

Il reste que les mesures sociales préconisées par les nationaux-populistes sont fondées pour l’essentiel sur l’exclusion des étrangers : priorité d’emploi pour les Français, priorité d’accès aux H.L.M. pour les Français, R.M.I. réservé aux Français, caisses de sécurité sociale séparées pour les Français et les immigrés… Telles seraient les recettes qui permettraient de résoudre les problèmes sociaux les plus importants. C’est oublier que les mesures de ségrégation préconisées sont contraires aux principes de notre droit (elles seraient jugées inacceptables par le Conseil d’État et le Conseil Constitutionnel). C’est jouer sur le mot d’immigration, qui recouvre une réalité très complexe dans ses origines (européenne, asiatique, maghrébine…) et par les emplois qu’elle occupe. C’est négliger le fait que les emplois ne sont pas interchangeables (un cadre au chômage ne remplacera pas l’éboueur malien qu’on aura expulsé). Et c’est mentir que d’affirmer que les immigrés sont responsables des déséquilibres financiers qui affectent notre système de protection sociale.

Eclairer l’opinion publique sur l’immense régression économique et sociale que représenterait la victoire des idées du Front national serait, pour la droite modérée comme pour la gauche, une tâche nécessaire. Elle a été jusqu’à présent négligée.

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Article publié dans le numéro 576 de « Royaliste » – 23 mars 1992.