Grâce à la bienveillance des autorités françaises, civiles et militaires, Bertrand Renouvin a séjourné à Kaboul du 20 au 24 août. Sa principale intention: présenter à Sa Majesté le roi d’Afghanistan son hommage respectueux et évoquer le souvenir de la mission que le défunt comte de Paris avait accomplie dans son pays en 1965, à la demande du général de Gaulle.

Reçu par Zaher Shah le 21 août, notre directeur politique évoque en quelques pages tirées de son carnet de route en Asie centrale l’émouvant accueil qu’il a reçu au Palais Royal.

Partir ? Ne pas partir ? La question reste posée dans la soirée du 19 août mais l’attente est vécue en compagnie de trois officiers français au domicile de mon ami Yves Manville, en poste à Douchanbé, capitale trop méconnue du Tadjikistan. Il est une heure du matin lorsque parvient la confirmation de mon départ. Le jeune capitaine qui reçoit l’appel m’avertit qu’il viendra me chercher à 3 h.30.Dormir ? Ne pas dormir ? Après débat général, je choisis quant à moi de prendre une heure de sommeil…

Nous voici dans la nuit toujours noire devant l’une des tentes du Détachement Air au Tadjikistan. Accueil aimable, café en compagnie d’officiers puis du commandant de bord du Transall. Sur requête du capitaine, celui-ci m’invite dans le poste de pilotage, en me prévenant qu’il me faudra redescendre dans la carlingue à l’approche de Kaboul. J’opine, conscient du privilège accordé à un civil qui se présente comme journaliste – profession détestée par les militaires et les policiers qui ont servi dans des postes exposés, en Bosnie et en Afrique.

Sur la piste, le capitaine me demande de bien suivre les soldats qui embarquent car les défenses de l’appareil sont activées.

Ah bon ? Je savais que des accrochages avaient lieu dans diverses régions afghanes mais je ne me doutais pas qu’un bon gros Transall puisse être pris pour cible… Situation de guerre, donc. J’enregistre cela sans émoi car je suis confronté à des difficultés immédiates et concrètes : monter avec une feinte aisance dans la carlingue avec deux valises comme si je prenais le train de La Rochelle, préserver de tout choc celle qui contient l’ordinateur…

Surprise. Une blonde et souriante convoyeuse de l’air me tend comme aux soldats un gilet pare-balle et m’aide à enfiler ce qui est en fait une lourde veste-armure. Ceci sur le costume fripé d’un pékin en balade… Personne, heureusement, pour fixer sur la pellicule mon étrange silhouette. Ainsi équipé je grimpe dans le poste de pilotage, salue l’équipage et m’installe sur la banquette arrière, près du navigateur qui me fera une présentation générale (pas de détail, qu’on se rassure !) de ses tâches.

Vol vers Kaboul - Transall

Décollage dans l’aube naissante, lever du soleil sur les montagnes tadjiques, rayons du soleil sur les casques… Puis il me faut redescendre dans la carlingue, alors que s’amorce la fin de ce vol superbe et sans histoire. Non, je ne verrais rien de l’Afghanistan.

Mais j’ai vu Kaboul, en commençant par les défenses de l’aéroport et les divers postes, miradors et chicanes qui permettent d’accéder à la large avenue sur laquelle se tient l’ambassade de France – elle aussi sérieusement protégée.

C’est ainsi qu’on bascule dans une autre réalité, où l’on trouve normal de monter dans une voiture blindée en compagnie de gardes sérieusement armés et de croiser un char canadien sur une avenue de la capitale aux trois quarts détruite lors des combats qui opposèrent le commandant Massoud à ses rivaux.

Kaboul

Hélas, bien avant l’attaque anglo-américaine menée contre l’Irak, nous avions oublié l’Afghanistan. Pourtant, on n’a cessé de s’entretuer, entre seigneurs de la guerre, entre talibans soutenus par le Pakistan et troupes occidentales – sans oublier les exactions commises par les trafiquants de drogue et les bandes qui pillent les trésors archéologiques du pays. Kaboul se présente au nouvel arrivant comme la capitale d’un pays en guerre, où vivent des compatriotes, diplomates, soldats, policiers, qui peuvent être la cible de terroristes et qui accomplissent avec un courage tranquille leurs missions sans bénéficier des moyens administratifs et financiers nécessaires.

J’ai parlé de la France et des Français, d’une ambiance de guerre dans cette capitale en ruines alors que je devais essentiellement évoquer Zaher Shah. C’est qu’un lien très solide relie les personnages et les situations. Le roi d’Afghanistan est le père de la nation afghane dévastée, la France, par l’active et chaleureuse présence de son ambassadeur, Jean-Paul Guinuth, aime et soutient Zaher Shah : manière pour notre pays de signifier à l’ensemble des Afghans que les Français ne choisissent pas entre les clans qui se disputent le pouvoir, entre les ethnies qui coexistent dans le pays. La France veut apporter son concours à l’Afghanistan en tant que tel et exprime cette volonté de manière toute concrète – je pense à cette photo récente qui montre l’Ambassadeur de France tenant compagnie au roi, dans l’avion médicalisé qui emporte Zaher Shah vers notre pays, pour qu’il fasse soigner sa jambe cassée.

C’est dans ce contexte que j’interviens, pour un rôle modeste mais auquel je tiens : transmettre au roi les pensées affectueuses des royalistes français et d’autres amis de l’Afghanistan, évoquer avec Sa Majesté la visite que lui fit le défunt comte de Paris en 1965 à la demande du général de Gaulle, lui dire combien mes amis et moi-même tiennent à ce lien historique.

Kaboul

Ruines du Palais royal. Colonel Malavaux, Eric Lavertu

 

Me voici au palais, reçu à midi, au lendemain de mon arrivée.Je me rendrai pleinement compte de la faveur qui m’est faite quand je saurai le nombre d’audiences quotidiennes accordées par Sa Majesté. Jean-Paul Guinuth tente de me faire admirer le parc où veillent de nombreux hommes armés et la salle qui est rafraîchie par une joli bassin rectangulaire où nagent quelques poissons qui attendent la chute d’un diplomate inattentif. Nous prenons quant à nous un escalier sur la droite. Au premier étage, le Général Wali nous accueille et nous escorte vers la pièce où se tient le roi, assis dans un fauteuil de cuir. L’ambassadeur me présente, je m’incline, m’assied à côté du roi qui engage la conversation comme s’il me connaissait depuis toujours. Nous évoquons le comte de Paris, le général de Gaulle et le roi me parle longuement de la France. Il aime Paris, la Bretagne – surtout Locronan et les Kouign Aman – et m’indique avec un plaisir manifeste sa bibliothèque remplie de livres français.

Mais la politique afghane ? Le débat constitutionnel en cours ? La situation générale ? Le roi évoque la paix civile, la continuité de l’Etat et la reconstruction du pays en quelques phrases simples et décisives. L’important n’est pas le discours mais la symbolique royale – autrement dit la capacité effective de réunir les individus et les groupes dans une commune ambition. Tel est le cas. Toute la journée et parfois tard dans la soirée, le roi reçoit des délégations, réconcilie des personnalités qui s’opposaient, veille à ce que son rôle fédérateur et apaisant ne soit jamais déformé.

Cet homme de 89 ans, tout juste remis d’un accident, recèle une formidable énergie. Son emploi du temps, tel qu’on me le décrit, épuiserait maints quinquagénaires et la charge qui pèse sur ses épaules paraît littéralement insupportable. Tassé dans son fauteuil et comme écrasé par le destin, parlant dans un souffle, Zaher Shah incarne physiquement l’histoire douloureuse de son peuple en lutte pour sa survie. Mais après un long règne tragiquement commencé et un exil qui paraissait sans espoir, le roi d’Afghanistan conserve assez de force pour maintenir et affermir ce qui vit ou revit.

Kaboul

Nul n’ignore que tout est fragile en ce « pays des larmes » dont me parleront plus tard des amis tadjiks. A Kaboul, Hamid Karzaï est décrit comme un homme honnête, intelligent, subtil, démocrate sincère, garant d’une réelle liberté d’opinion – mais terriblement seul. L’issue du débat constitutionnel est incertaine, de véritables opérations de guerre sont en cours dans le sud du pays, le statut de la femme ne s’est guère amélioré et, l’hiver, on continue de mourir de froid dans les ruines. Mais ceux qui résident à Kaboul me disent que la capitale revit, la foule est nombreuse dans les rues, des magasins se reconstruisent et c’est en toute tranquillité que des occidentaux – j’en ai fait l’expérience en compagnie de Mikaël, le cuisinier de l’Ambassade -peuvent se promener dans le bazar et y faire leurs emplettes. Je n’irai pas plus long dans ce tableau minimaliste de la vie quotidienne dans la capitale dévastée : il s’agit simplement de dire qu’il y a espoir de renaissance, grand espoir si les conditions politiques permettent d’assurer la sécurité publique, propice à la reconstruction et au commerce.

La question de l’Etat est donc décisive. Au retour de notre entretien avec Zaher Shah, Jean-Pierre Guinuth développe avec force le principe de la légitimité et populaire lors d’un déjeuner auquel il a convié Doran et Nader – deux petits-fils du roi. La France, bien entendu, ne saurait dicter aux Afghans leur Constitution mais la raison politique vaut pour tous les peuples et toutes les nations. Il faut assurer avant tout l’indépendance et la continuité de l’Etat et veiller, par le comparatisme juridique, à ne pas se tromper de Constitution. La France en a fait à de nombreuses reprises la douloureuse expérience, par exemple en 1946 lorsque le régime d’Assemblée conduisit notre pays magnifiquement libéré aux portes de la guerre civile… Les jeunes princes écoutent l’Ambassadeur de France qui, loin de leur donner une leçon, fait en me regardant le bilan de notre génération – celle de la faillite de la 4ème République et de la renaissance que permit la République gaullienne.

De retour au Tadjikistan, où se déroulèrent dans de longues années des affrontement sanglants,je conclurais une courte déclaration radiophonique en citant Pascal : la guerre civile est le plus grand des maux. Ce ne sont pas les pleurnicheries et les pétitions qui l’évitent, mais les constitutions raisonnées et les chefs d’Etat qui ont assez de force et de sagesse pour écarter la menace d’affrontement. Quant à cela, ni l’âge, ni l’origine « ethnique » ou partisane n’entrent en considération.

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Article publié dans le numéro 821 de « Royaliste » – 2003