Signes du temps

Ceux qui nous font l’amitié de nous lire nous reprochent parfois nos « paradoxes », nos « ambiguïtés », ou nos engagements à leurs yeux trop aventurés. Nous nous sommes souvent expliqués sur ces points, et le ferons chaque fois que nécessaire. Du moins, il me semble que tous admettront sans difficulté que nous n’avons jamais pris nos désirs pour des réalités. Héritiers d’une tradition politique épuisée et discréditée, contraint d’y faire la révolution pour qu’elle revive, nous nous sommes longtemps heurtés à l’incompréhension, à l’ironie, voire au franc mépris.

Ce temps-là n’est plus et, de nos débuts difficiles, nous n’avons gardé nulle amertume. Peu à peu, l’idée monarchique, que l’œuvre intellectuelle et politique du comte de Paris nous a permis de repenser et de mieux dire (1), a été prise au sérieux. On reconnaissait sa pertinence, non sans souligner son manque de « crédibilité ». C’était hier. Et voici déjà un autre moment, où le projet longuement médité et exposé commence à prendre place dans la réflexion collective. L’accueil fait par la presse au nouveau livre du Prince exprime ce nouvel état de fait, que le sondage IPSOS publié par Le Point (2) est venu confirmer.

DÉSIR DE STABILITÉ

Sans doute convient-il d’observer ces résultats avec circonspection. Un seul sondage n’est pas suffisant et il y a lieu de contester la nature même de la question posée, abstraite et involontairement tendancieuse : le « rétablissement de la monarchie » évoque par trop l’Ancien régime et l’image fausse qui en subsiste dans une partie de l’opinion. Il eût été plus pertinent d’interroger l’« échantillon représentatif » sur l’instauration d’une monarchie constitutionnelle puisque telle est bien la seule perspective envisageable… Malgré la brutalité de la question, les réponses sont cependant remarquables puisque 17% des sondés se déclarent favorables à la monarchie. Même si la progression est très importante par rapport aux rares sondages effectués ces dernières années sur cette question, il faut se garder des illusions que les chiffres de l’IPSOS pourraient engendrer. 17%, c’est plus qu’une mode intellectuelle et médiatique et déjà un signe politique, sans doute imprécis, mais qui traduit, comme dit rapidement Le Point le « désir de stabilité » des Français. Encore faut-il interpréter attentivement ce signe et ce désir. Ces 17% de personnes favorables à la monarchie représentent sans doute une tendance naissante, mais certainement pas un électorat classique et encore moins une masse d’adhérents potentiels à un mouvement royaliste.

Pour tenter de saisir le phénomène qui apparaît, il faut se souvenir que le sentiment monarchique n’est jamais réductible à une adhésion politique ordinaire. En outre, il convient de prendre le mot sentiment au sens exact du terme : il ne s’agit pas, comme on le voit dans les monarchies instituées, d’une nostalgie ou d’une émotion naïve produites par le charme des têtes couronnées, mais de la manière singulière dont est ressenti, éprouvé, le lien qui existe, ou que l’on souhaite, entre soi-même et le pouvoir. La monarchie, c’est une autre façon de vivre la relation politique : non plus seulement dans l’engagement partisan, dans le conflit, mais au-delà de la rivalité, au-delà de la volonté de puissance telle qu’elle se manifeste dans le militantisme et dans le combat idéologique. La « politique politicienne » n’est pas niée, mais transcendée en un lieu habité par une personne qui l’assume, la surplombe, la règle et l’apaise autant que faire se peut.

PRÉSENCE

C’est en ce sens que la monarchie correspond à ce « désir de stabilité » précité. Et plus encore : la monarchie donne au pouvoir sa pleine humanité puisque l’homme-roi n’est ni un simple technicien ni un surhomme, et permet à la nation de se sentir entièrement représentée dans son passé et dans son présent. Parce que la monarchie permet un autre regard sur l’Etat, parce qu’elle établit une relation singulière entre le peuple et le pouvoir ainsi qu’une autre mode de présence de celui-ci, le sentiment monarchique ne peut s’inscrire totalement dans des mouvements politiques classiques. Il existe une tradition royaliste dont les divisions sont connues : d’un côté le prétendu « légitimisme » qui organise sa nostalgie autour d’un juridisme abstrait ; de l’autre l’extrémisme maurrassien figé dans son moment historique, et puis notre mouvement qui s’efforce de poser la question monarchique dans la libre fidélité à la pensée du comte de Paris. La Nouvelle Action Royaliste n’a jamais eu la folie de se croire, comme autrefois l’Action française, à l’avant-garde d’un Pays réel mythifié. Ni la volonté perverse de monopoliser l’ensemble de la tradition royaliste – et encore moins celle d’annexer la tradition royale. Nous entendons jouer notre rôle, en toute autonomie, à nos risques et périls – naturellement persuadés de notre utilité mais sachant que l’attrait pour la monarchie renaît aujourd’hui par la coïncidence de deux faits exemplaires.

Il y a la dure pédagogie institutionnelle qui donne à désirer la légitimité, l’arbitrage, la continuité, paraît la réaliser et de ce fait crée le manque ; nous avons une monarchie esquissée, une monarchie à temps partiel, qui vit dans le paradoxe, l’ambiguïté et la crise : pas étonnant que des Français, de plus en plus nombreux, finissent par vouloir la chose même !

Il y a la présence tranquille du comte de Paris qui incarne ce projet, exprime et éclaire cette tradition trop longtemps méconnue et défigurée, et qui se propose de l’inscrire dans notre présent. Nous espérions cette coïncidence. Nous la disions possible. La voici qui se fait. « Que vienne, comme dit le Prince, le temps de l’accomplissement ».

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(1) Cf. l’explicitation de cette trop courte phrase dans « La République au roi dormant » (Hachette). (2) « Le Point » N°749, 26 janvier-1er février 1987

Editorial du numéro 464 de « Royaliste » – 4 février 1987