Les Français aiment leur armée et cette armée s’efforce de remplir toutes les missions dont elle est chargée. Pourtant, la France est en train de perdre son rang et les Français ne sont plus protégés. Il est urgent de réagir.

Laurent Fabius n’est jamais économe de ses inepties mais il a atteint le sommet de l’imbécillité prétentieuse en déclarant, deux ans après la chute du mur de Berlin, qu’il fallait désormais « engranger les dividendes de la paix. » La formule résumait l’opinion courante des milieux dirigeants qui égrenaient comme autant d’évidences les slogans sur la fin de l’histoire, la mondialisation heureuse et la paix-grâce-à-l’Europe. C’est cette soupe idéologique qui a servi de prétexte à la réduction drastique des budgets successifs de la Défense nationale malgré les guerres qui se déroulaient hors d’Europe – à commencer par la guerre du Golfe en 1990 et 1991 – et sur notre continent en Yougoslavie et en Tchétchénie.

La quête frénétique des économies budgétaires conduit au bilan effrayant que dresse le général Desportes dans son dernier livre (1). L’armée française a été délibérément sacrifiée par une classe politique qui la méprise. Les chiffres sont implacables : la défense nationale représentait 5,4% du PIB en 1960, 3% en 1982, 1,7% en 2011, 1,44% en 2015 ; nous disposions de 210 régiments en 1977, de 95 en 2008 et de 79 en 2015. Nous avons maintenant « une armée étonnante, dont un avion sur deux ne peut plus voler, un bateau sur deux ne peut plus prendre la mer, un blindé sur deux ne peut plus rouler ! ». Pourtant, cette armée mutilée est engagée sur plusieurs théâtres, au Proche-Orient et en Afrique mais aussi en métropole avec Sentinelle. Toujours plus de guerres, toujours moins de moyens ! Ces injonctions contradictoires sont devenues insupportables, pour l’armée et pour la nation.

Malgré les améliorations cosmétiques de 2015, la dernière Loi de Programmation Militaire accentue les carences des précédentes et aggrave les failles de notre système. Le général Desportes dénonce :

Le manque d’épaisseur stratégique, qui interdit tout engagement significatif de notre armée sur plusieurs théâtres à la fois, en masse et dans la durée. Cela signifie que le pouvoir politique va encore perdre de sa liberté d’action alors que de nouvelles interventions militaires sont ou seront requises par la situation internationale.

Les discontinuités capacitaires provoquées par les coupes budgétaires qui privent notre armée de capacités de transport aérien, de ravitailleurs en vol, de moyens de renseignement : lors de la guerre de Lybie, 80% des cibles étaient fournies par les agences étatsuniennes.

Le déficit d’autonomie stratégique : « la France ne peut plus lancer que les opérations pour lesquelles les Etats-Unis nous consentent leur soutien, c’est-à-dire dont ils admettent le principe ». Pire : la réflexion stratégique française est conditionnée par la représentation étatsunienne du monde qui ne correspond pas à nos intérêts et par la conception étatsunienne de la guerre – le primat de la technologie – qui est démentie par les conflits en cours.

Les conséquences sont tragiques : nous sommes assignés à un rôle de supplétifs dans les coalitions militaires ; nous ne pouvons plus contrôler nos espaces ; nous perdons notre excellence opérationnelle ; notre dissuasion nucléaire est affaiblie par la réduction des forces conventionnelles et le moral de nos soldats trop peu entraînés, mal protégés, mal nourris et trop peu payés s’est effondré.

Tandis que l’Union européenne se satisfait d’avoir confié sa défense à l’Otan, la France doit retrouver sa souveraineté militaire. C’est là un choix politique, qui doit être imposé par les citoyens dès lors qu’ils s’apercevront que le dilettantisme des dirigeants de droite et de gauche est irresponsable et criminel. Ce choix de la souveraineté doit entraîner des décisions multiples : retour à l’innovation stratégique permanente dans une armée de nouveau autorisée à penser la guerre, développement des industries de défense pour retrouver nos pleines capacités et investissements publics massifs, recrutement de grande ampleur… Il s’agira de calculer l’effort budgétaire en fonction des impératifs de la défense nationale, au contraire de ce qui se fait depuis la fin de la Guerre froide.

Sans se prononcer sur la participation de la France au commandement intégré de l’Otan, le général Desportes explique combien cette organisation est dangereuse parce qu’elle donne à ses membres européens un sentiment illusoire de sécurité – puisque les Etats-Unis défendent l’Europe de l’Ouest à proportion de leurs intérêts. Mais il est hasardeux d’estimer que la fin de l’Otan permettrait la création d’une « défense commune européenne indépendante » si l’on songe à une Union européenne qui est incapable de créer un pouvoir étatique, de préserver la démocratie et de susciter un patriotisme européen.

Lorsque l’Europe berlino-bruxelloise aura achevé de se désintégrer, il faudra mettre au point un pacte de sécurité collective pour l’ensemble du continent européen au sein duquel la France et la Russie joueront un rôle essentiel. Mais il faudra aussi que la France affirme son rôle militaire en Afrique aussi fortement que les Etats africains confrontés au « djihadisme » le souhaiteront et elle devra se soucier concrètement de la protection de l’Outre-mer et de son domaine maritime. Les tâches à venir sont immenses. Elles ne peuvent être accomplies sans une liberté budgétaire qui implique la destruction du carcan monétaire, sans le rétablissement de la planification économique et la nationalisation des industries travaillant pour la défense nationale. Sans ce programme politique, notre armée continuera d’être sacrifiée.

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(1)    Général Vincent Desportes, La dernière bataille de France, Lettre aux Français qui croient encore être défendus, Le Débat/Gallimard, 2015.

Article publié dans le numéro 1096 de « Royaliste » – 2016