Edouard Husson est ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé d’histoire et docteur de l’université. Nous suivons avec un vif intérêt ses travaux d’historien et de politiste, tous consacrés aux divers aspects, passés et présents, de l’identité allemande.

Le nouvel ouvrage (1) qu’il consacre à notre voisin est provoquant au meilleur sens du terme : cette nouvelle Allemagne donne à réfléchir sur une autre politique européenne qu’il est urgent de définir.

 On se trompe d’Allemagne, avec une inquiétante constance dans l’ignorance, la méconnaissance, l’erreur de jugement.

Qui, on ? La plupart des dirigeants politiques, de droite et de gauche, les experts patentés et bien entendu les grands médias qui, par paresse, projettent jusqu’à l’écoeurement le cliché du « couple franco-allemand ». Charles de Gaulle et Conrad Adenauer, Giscard et Schmidt, Mitterrand et Kohl, Chirac et Schröder : comme c’est beau, l’amitié entre les anciens adversaires !

Si nous ne trouvons pas le bon éclaireur, disons même le bon explorateur de cette terre angoissante et fascinante, nous risquons fort de réagir à la politique allemande avec vingt ans de retard, voire plus. L’exemple le plus trivial est celui de la « renaissance du nazisme », complaisamment mise en scène chaque fois que des bandes de voyous accompagnés d’adolescents en crise défilent en tapant sur des tambours.

Certes, il existe en Allemagne une extrême droite violente. Mais qui se souvient encore de Franz Schönhuber ? En fait, la société allemande est entrée dans un processus d’apaisement historique, qui marginalise les tentatives néo-nazies ou simplement populistes malgré la réunification et la crise économique. L’explication bas-marxiste sur la mécanique du fascisme ne fonctionne pas. Et ceux qui continuent de fustiger les fantômes des Chemises brunes ignorent l’immense travail – découvert en France grâce au précédent ouvrage d’Edouard Husson (2) – que les historiens allemands ont fait sur le passé de leur pays

De manière plus générale, la bêtise du déterminisme « néo-bainvillien » (3) paraît aujourd’hui évidente : la réunification n’a pas produit un nouvel impérialisme allemand dénoncé à grands cris par quelques agitateurs qui cherchaient leur clientèle dans un nationalisme français réveillé par leurs soins. Le seul aspect intelligent de cette mauvaise ruse était d’exploiter la peur de l’Allemagne qui, jusqu’à une période toute récente, a continué d’habiter nombre de Français.

La peur, ou plutôt les peurs, pas assez reliées entre elle pour se transformer en une agressivité déclarée, facile à diffuser dans l’opinion publique. Peur, de longues années durant, de la puissance économique allemande présentée comme le résultat d’une organisation et d’une stratégie exemplaires. Peur de la monnaie allemande, du « mark fort » considéré comme la preuve de la confiance suscitée par l’économie allemande. Peur de la réunification, aiguisée par le fait que la classe dirigeante était persuadée que la division de l’Allemagne en deux Etats était chose bonne et durable. Peur de l’Europe « germano-américaine », dans diverses organisations militantes de droite et de gauche…

Après la seconde guerre mondiale un seul chef d’Etat français, Charles de Gaulle, domine ces réactions et discerne les évolutions profondes de la société et de la politique allemandes. François Mitterrand reste à certains égards pris dans les schémas anciens, ne parvient pas à empêcher la réunification et conclut sur le plan monétaire un marché de dupes dont la France est encore victime…

Il faut interrompre ici la présentation de ce livre d’un historien qui n’hésite pas à affirmer roidement ses thèses. Edouard Husson fournit une abondante matière historique enrichie d’une connaissance approfondie de l’Allemagne (il fut longtemps chercheur à l’Institut für Zeitgesschichte de Munich) à l’appui de conclusions qui sonnent parfois comme des sentences. A bien des reprises les rédacteurs et les lecteurs de « Royaliste » qui ont vécu les dernières années de la guerre froide et les deux septennats de François Mitterrand se sentiront sèchement interpellés. Lors de la crise des euro-missiles, sur le traité de Maastricht, pour ne prendre que ces deux exemples, avons-nous fait preuve d’un discernement suffisant ? Une autocritique collective demanderait un long travail qu’il nous faut différer – ce qui n’empêche pas chacun de faire, au fil de la lecture, son examen de conscience politique.

Il faut aussi remettre à des jours plus paisibles la critique des thèses économiques libérales qu’Edouard Husson présente avec une bienveillance qui nous paraît excessive. Bien entendu, la discussion des idées de Wilhelm Röpke et le débat sur l’étalon-or se situe dans le domaine de la pensée économique classique, de ses auteurs éminents et des propositions rigoureuses – qu’il ne faut pas confondre avec les slogans balancés du matin au soir par les « experts » médiatiques. Comme le dit son principal théoricien (4), le libéralisme économique n’a rien à voir avec la « chienlit laisser-fairiste » qui est en train de ruiner l’Europe tout entière.

Ce trait polémique souligne la difficulté de mener un débat constructif sur les politiques économiques possibles car tous les concepts de l’économie d’intention scientifique ont été dénaturés ou anéantis. Les mots « économie sociale de marché » inscrit à la manière d’un slogan dans le « traité constitutionnel » ne traduisent en rien la Sozial Markwirtschaft comme le montre Edouard Husson dans un chapitre indispensable à la compréhension de l’Allemagne de l’après-guerre.

Les réalités libérales allemandes ont échappé à la plupart des dirigeants français ; les mêmes se sont par ailleurs gravement mépris sur le système social allemand – cité en exemple pour ses effets positifs sans qu’on s’intéresse aux structures qui les rendaient possibles. Et ceux qui redoutaient le « géant économique » allemand ont assisté sans mot dire à l’affirmation de la politique de puissance de l’Allemagne réunifiée sur le territoire yougoslave si vite fragmenté et ensanglanté.

Sur cette tragédie européenne, exploitée dans notre pays par une poignée d’intellocrates niais ou cyniques, les jugements d’Edouard Husson sont à juste titre accablants. Oui, l’Allemagne a armé les milices croates agissant sous les ordres d’un dictateur négationniste et pratiquant, aussi activement que les milices serbes, le nettoyage ethnique. Oui, François Mitterrand s’est résigné au pire pour préserver la construction maastrichienne. Oui, Jacques Chirac et Lionel Jospin se sont associés à l’agression contre la République yougoslave, cédant aux manipulations et aux provocations de Madeleine Albright et de Joseph Fischer.

Redoutant l’amalgame avec le nationalisme né-maurrassien et les stupidités sur la renaissance d’un impérialisme allemand cohérent et agressif, beaucoup en France n’ont pas dénoncé la politique menée par l’Allemagne réunifiée dans les Balkans. Mais c’est Jacques Chirac et les jospinistes qui auront, les premiers, des comptes à rendre sur ce point.

Au catalogue des illusions et du suivisme français – à la limite du fatalisme pour ce qui concerne la Yougoslavie – il faut ajouter trois erreurs de jugements très répandues et bien mises en évidence par Edouard Husson :

- un chancelier catholique n’est pas nécessairement avantageux pour la coopération franco-allemande ;

- l’Allemagne n’est pas nécessairement vouée à s’entendre avec la Russie à notre détriment comme l’assurent les victimes du « syndrome de Rapallo » ;

- la puissance allemande n’est pas soluble dans la supranationalité européiste comme l’a cru François Mitterrand.

Cet exploration du subconscient national relève désormais du travail des historiens, car la crise allemande est en train de faire advenir une autre Allemagne – celle que les politiques doivent comprendre et avec laquelle il faut s’entendre.

Cette crise est provoquée par le coût impressionnant de la réunification, qui plombe l’Allemagne au lieu de lui donner le surcroît de dynamisme tant redouté et par l’effondrement du « modèle social allemand » sous les multiples effets de l’ultralibéralisme. Ces faits, très inquiétants, ne doivent pas masquer des évolutions politiques qui pourraient être décisives : le tournant de la diplomatie allemande en 2003 rend l’Europe tout entière sensible à l’affirmation d’une nation allemande oeuvrant à l’affirmation d’une démocratie paisible à l’intérieur de ses frontières. Cette nation pacifique, qui contredit par son existence et dans son mouvement historique les théoriciens qui relient la nation, le nationalisme et le bellicisme, permet de concrétiser le projet d’une grande Europe confédérale, au sein de laquelle la France, l’Allemagne et la Russie sont appelées à jouer un rôle majeur.

Avec des nuances, des critiques et des réserves qui ne sont pas toujours les nôtres (sur la Turquie notamment), Edouard Husson montre que cette autre Allemagne est encore fragile et hésitante. Il désigne ainsi aux citoyens et aux futurs hommes d’Etat français les idées à soutenir et les alliances à nouer – par exemple avec ceux de nos voisins qui souhaitent le rétablissement d’une protection douanière de l’Union européenne.

L’Allemagne d’aujourd’hui renforce ainsi le projet d’une autre politique de coopération pour la paix et la prospérité en Europe. L’ouvrage d’Edouard Husson constitue à cet égard un remarquable document de travail, auquel les Français et les Allemands auront souvent à se référer dans les années qui viennent.

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(1) Edouard Husson, Une autre Allemagne, Gallimard, 2005. 26,90 €.

(2) Edouard Husson, Comprendre Hitler et la Shoah. Les historiens de la République fédérale d’Allemagne et l’identité allemande depuis 1949, PUF, 2000. cf. Royaliste n°…

(3) Nous ne pouvons reprendre ici le débat sur l’œuvre de Jacques Bainville, qui fera l’objet d’une réflexion spécifique à partir de la préface de Patrice Gueniffey au Napoléon du grand historien monarchiste.

(4) cf. l’article que Maurice Allais, prix Nobel d’économie, a publié dans Le Monde du 14 mai 2005.

 

Article publié dans le numéro 861 de « Royaliste » – 2005