Voici un texte de l’économiste keynésien James Galbraith qui semble devoir retenir l’attention. Il y fait l’hypothèse que la culture du « business cycle » et du retour quasi automatique à l’équilibre imprégnant depuis l’après guerre la pensée économique – et du même coup les modèles informatiques utilisés par les institutions – n’est pas apte à rendre compte de la crise et à en prévoir les développements, en raison de la durée qui sera nécessaire au désendettement des ménages, au nettoyage des écuries d’Augias bancaires, à la disparition des surcapacités et au rétablissement de la confiance. L’idée que l’extraction des produits toxiques qui bloqueraient les circuits de l’intermédiation financière, accompagnée par un plan de relance « classique », quoique de dimension apparemment impressionnante, suffiraient à relancer la « machine », lui paraît à tout le moins optimiste. Si l’on prend en compte la caractéristique financière hors norme de cette crise, la relance par le crédit, même une fois « réparé » le système bancaire, n’est qu’une illusion, juge-t-il, et l’intervention de l’Etat devrait alors changer de braquet. A quel point ? Galbraith rappelle en quelques chiffres – forts impressionnants – l’ampleur des efforts déployés par Roosevelt. Des exemples ? 60% des chômeurs employés par les grands travaux de l’Etat. Un milliard d’arbres plantés. 2500 hôpitaux, 45 000 écoles, 7 800 ponts, plus d’un million de km de réseau routier et un millier d’aéroports construits ou rénovés. Sans oublier l’embauche de 3000 artistes, dont Pollock et de Kooning.

 

Par James K. Galbraith, Washington Monthly, mars 2009

La présidence de Barack Obama a débuté dans une atmosphère d’espoir et de bonne volonté, mais le véritable test sera son succès ou son échec sur l’économie. Le président et son équipe diagnostiquent-ils correctement le problème ? Ont-ils agi avec suffisamment d’imagination et de vigueur ? Ont-ils su non seulement l’emporter sur les obstacles politiques, mais aussi sur les procédures et les habitudes de pensée auxquels les cercles dirigeants de Washington sont accoutumés ?

Le président a un programme économique. Mais il n’y a jusqu’à présent, aucune manifestation claire de la pensée qui sous-tend ce programme, et cela pourrait être encore le cas jusqu’à ce que le premier rapport du nouveau Conseil Economique (CEA) paraisse, l’an prochain. Nous en sommes donc réduits à nous appuyer sur ce que nous savons au sujet des économistes de l’équipe : le président du Conseil National Economique, Lawrence Summers, la présidente du CEA, Christina Romer, le directeur du budget, Peter Orszag, et leur responsable en titre, le secrétaire au Trésor Timothy Geithner. C’est manifestement une équipe capable et très unie, agissant avec énergie et volonté. Les carences de leur programme ne peuvent donc pas être imputées à l’incompétence. Au contraire, si des lacunes existent, elles proviennent probablement de leurs expériences et convictions partagées. Bref, elle proviennent des limitations de leurs concepts.

La conviction profonde des économistes contemporains, c’est que l’économie est un système capable de s’auto-stabiliser. Ce qui signifie que, même si rien n’est fait, le niveau normal de l’emploi et de la production, seront de retour un jour. Pratiquement tous les économistes modernes partagent cette idée, parfois sans même y porter attention. Le Président de la Réserve fédérale Ben Bernanke l’a déclaré spontanément lors d’un discours délivré à Londres en janvier : « l’économie mondiale va se redresser. » Mais il n’a pas indiqué comment il le savait. La différence entre les conservateurs et les libéraux porte sur la question de savoir si les politiques du gouvernement peuvent utilement accélérer le processus. Les conservateurs disent non, les libéraux répondent oui, et sur ce point, les économistes d’Obama sont à gauche. D’où la priorité qu’ils ont donné, dès les premiers jours, à la relance.

Mais ont-ils correctement évalué l’ampleur de la crise ? Le plan est-il assez important ? Les politiques se basent sur des modèles. Lors d’une crise, les projets de dépenses budgétaires dépendent des prévisions sur la gravité et la durée qu’aurait la crise si aucune action n’était entreprise. Les programmes ne seront donc correctement dimensionnés que si ces prévisions sont exactes. Et les prévisions dépendent des convictions sous-jacentes. Si la capacité de redémarrage n’est pas inscrite dans les gènes du système, alors les prévisions seront trop optimistes, et la relance calibrée en fonction d’elles sera insuffisante.

Considérons le scénario de base des prévisions économiques publiées par le Congressional Budget Office, l’organisme public sur lequel s’appuient les législateurs pour évaluer la situation de l’économie et préparer leurs projets de budget. Dans ses premières prévisions de janvier, le CBO a effectué des mesures et réalisé des prévisions sur la différence entre l’activité économique observée et l’activité « normale », que l’on nomme écart de production du PIB [2] d’arbres, la modernisation de l’Amérique rurale, la construction de projets divers tels que la « Cathédrale de l’Apprentissage » à Pittsburgh, le Montana State Capitol, une grande partie du « front de lac » de Chicago, le Lincoln Tunnel à New York et le Triborough Bridge, la Tennessee Valley Authority et les porte-avions Enterprise et Yorktown. Furent également construits ou rénovés 2.500 hôpitaux, 45.000 écoles, 13000 parcs et terrains de jeux, 7800 ponts, 1 120 000 km de routes, et un millier d’aérodromes. Il employait également 50 000 enseignants, a reconstruit l’ensemble du système scolaire des zones rurales, et embauché 3000 écrivains, musiciens, sculpteurs et des peintres, dont Willem de Kooning et Jackson Pollock.

En d’autres termes, Roosevelt a donné du travail aux Américains sur une vaste échelle, ramenant le taux de chômage à des niveaux qui étaient tolérables, même avant guerre, revenant de 25% en 1933 à moins de 10% en 1936, si l’on comptabilise ceux qui étaient salariés par le gouvernement comme ayant un emploi, ce qui était bien le cas. En 1937, lorsque Roosevelt a tenté d’équilibrer le budget, l’économie a rechuté à nouveau, et en 1938 le New Deal a été relancé. Cette fois encore, le chômage a été ramené à environ 10%, dès avant la guerre.

Le New Deal a reconstruit l’infrastructure de l’Amérique, en fournissant les fondations (par exemple, les centrales électriques,) à partir desquelles la mobilisation de la Seconde Guerre mondiale pourrait être lancée. Mais il a aussi sauvé le pays politiquement et moralement, en fournissant des emplois, de l’espoir et en restaurant la confiance dans le fait que la démocratie est une valeur qu’il faille préserver. Ils étaient nombreux, dans les années 1930, à ne pas penser ainsi.

A suivre…


Publication originale Washington Monthly, traduction Contre Info


[1] ndt : aussi nommé « output gap »

[2] ndt : les chiffres cités ici peuvent sembler étonnant. Afin de lever tout doute éventuel, voici la version originale du texte :

[Roosevelt’s] government hired about 60 per cent of the unemployed in public works and conservation projects that planted a billion trees, saved the whooping crane, modernized rural America, and built such diverse projects as the Cathedral of Learning in Pittsburgh, the Montana state capitol, much of the Chicago lakefront, New York’s Lincoln Tunnel and Triborough Bridge complex, the Tennessee Valley Authority and the aircraft carriers Enterprise and Yorktown. It also built or renovated 2,500 hospitals, 45,000 schools, 13,000 parks and playgrounds, 7,800 bridges, 700,000 miles of roads, and a thousand airfields. And it employed 50,000 teachers, rebuilt the country’s entire rural school system, and hired 3,000 writers, musicians, sculptors and painters, including Willem de Kooning and Jackson Pollock.

 

Une crise hors norme, par James K. Galbraith (II/II)

29 mars 2009

Les mêmes causes – bulle immobilière et spéculative – produisant les mêmes effets – effondrement du système financier, ruineuse déflation de la dette, longue et douloureuse récession – James K. Galbraith estime que c’est dans l’étude de la crise des années 1930 qu’il convient de rechercher le modèle et le format de l’action publique requises. Que faire ? Soutenir, soutenir et soutenir encore la demande, par le biais des transferts sociaux et des investissements de l’Etat, car tant que la situation financière des ménages ne sera pas restaurée, ce qui prendra des années, prévoit-il, l’économie largement en surcapacité ne redémarrera pas. Mais même un programme de cette ampleur pourrait ne pas suffire. La crise des années trente, rappelle-t-il, n’a véritablement pris fin qu’avec l’effort de guerre, où la production avait doublé. Les USA disposent-ils alors d’une solution ? Oui, répond Galbraith, si cette crise est mise à profit pour entreprendre la tâche gigantesque de la reconversion énergétique et de la lutte contre les émissions de CO2. Reste la question du financement. Pour lui, le rôle central des USA dans les relations internationales devrait leur assurer le soutien de l’étranger et leur permettre de lever les fonds requis.

 

Par James K. Galbraith, Washington Monthly, mars 2009

Ce qui n’a pas redémarré durant les mandats de Roosevelt, cela a été le système bancaire privé. L’activité du crédit, les emprunts hypothécaires et le secteur du bâtiment résidentiel, contribuaient bien moins à la croissance du PIB dans les années 1930 et 1940 qu’ils ne l’avaient fait dans les années 1920, ou comme ce serait à nouveau le cas après guerre. Lorsqu’ils disposaient d’épargne, les gens la conservaient sous forme de bons du Trésor et, malgré les énormes déficits, les taux d’intérêt sur la dette fédérale sont restés proches de zéro. La trappe à liquidité n’a pas été refermée avant la fin de la guerre.

C’est la guerre, et uniquement la guerre, qui a rétabli (ou, plus exactement, créé pour la première fois), la richesse de la classe moyenne américaine. Au cours des années 1930, les dépenses publiques étaient élevées, mais les revenus induits étaient dépensés. Et bien que ces dépenses aient augmenté la consommation, elles n’ont pas fourni l’élan initial d’un cycle d’investissement et de croissance, parce que les usines tournant au ralenti à partir des années 1920 étaient tout à fait suffisantes pour répondre à la demande de nouveaux produits. C’est seulement après 1940 que la demande totale dépassera la capacité de l’économie à produire des biens à usage privé, en partie parce que les revenus sont montés en flèche, et en partie parce que le gouvernement avait ordonné l’arrêt de la production de certains produits, comme les voitures.

Toute cette demande supplémentaire aurait du normalement faire monter les prix. Mais le gouvernement fédéral a prévenu cela en instaurant un contrôle des prix. (Précision : le père de l’auteur, John Kenneth Galbraith, a dirigé ces contrôles durant de la première année de la guerre.) Ainsi, leurs dollars ne pouvant aller nulle part ailleurs, les gens ont acheté et conservé des obligations du gouvernement. Après guerre, ces titres servirent de support au pouvoir d’achat. Ils ont permis de garantir la solvabilité de millions de personnes, ce qui a rendu possible la renaissance de la banque privée, et a jeté les bases de la classe moyenne nombreuse dont l’existence marque si distinctement la différence entre les années 1950 et les années 1920. Mais la relance du secteur financier privé a pris vingt ans, durant lesquels la guerre s’est déroulée.

Une brève réflexion sur cette histoire et la situation actuelle conduit à tirer une conclusion simple : le plein rétablissement du système de crédit privé sera long. Il suivra – et ne précédera pas – la restauration de finances saines pour les ménages. En aucun cas le projet consistant à ressusciter l’économie en gavant d’argent les banques ne fonctionnera. Une politique efficace ne peut fonctionner que dans l’autre sens.

Compte tenu de cela, que doit-on faire aujourd’hui ? La première chose dont nous avons besoin, après cette loi de relance, ce sont de nouvelles lois de relances. Les prochains efforts entrepris devraient être plus importants, à la hauteur de cette situation d’urgence. On devrait fournir un soutien sans limitation de durée aux Etats de l’Union et aux collectivités locales, aux services publics, aux transports, aux hôpitaux publics, écoles et universités, et un généreux soutien à l’investissement public à court et à long terme. Dans la mesure du possible, toutes les ressources inutilisées par le secteur privé la construction résidentielle et commerciale devraient être mobilisées dans des projets de construction publics. Il devrait y avoir une suspension des saisies grâce à un moratoire, suivie par une restructuration de la dette ou la conversion du titre de propriété en location, sauf en cas d’investissements spéculatifs et d’emprunts frauduleux. Le plan du président visant à prévenir les saisies représente une étape utile pour soulager le fardeau de l’emprunt hypothécaire pesant sur les ménages qui sont dans une situation à risque, mais il ne mettra pas un terme à la spirale de la baisse des prix dans l’immobilier ni ne résoudra la situation de surcapacité chronique de logements qui en est la cause.

Deuxièmement, nous devrions compenser la chute violente qu’a subi le patrimoine de la population âgée dans son ensemble. La pression subie par les personnes âgées n’a été que peu soulignée jusqu’à présent, mais elle sont touchées par trois facteurs : la baisse du marché boursier, l’effondrement de la valeur de leur bien immobilier, et la baisse des taux d’intérêt, ce qui réduit les revenus des intérêts sur leur épargne. Pour un nombre croissant de personnes âgées, la richesse que représentent la retraite et l’assurance maladie publiques est tout ce dont ils disposent.

Cela signifie que les projets de réforme de ces programmes sociaux doivent être revus dans l’autre sens : au lieu de réduire les prestations sociales, nous devrions les augmenter, en particulier pour ceux qui sont au bas de l’échelle. En effet, dans cette crise, précisément parce qu’elle est universelle et efficace, la sécurité sociale [2] la protection de la nature, le transport, les énergies renouvelables, et les réseaux intelligents relèvent des investissements publics. Comme c’était le cas des armements durant la Seconde Guerre mondiale, leur production génère des revenus sans créer en contrepartie de nouveaux biens de consommation. Si cette situation est convenablement gérée, c’est à dire, par exemple accompagnée par un nouveau programme de créances sur un futur pouvoir d’achat, comme le furent les obligations des emprunts de guerre, les revenus générés par la résolution du problème de la sécurité énergétique et des changements climatiques ont le potentiel de poser les bases d’une restauration des patrimoines de la classe moyenne.

On ne peut prétendre y parvenir en seulement trois ans, comme nous l’avons fait en 1942-44. Mais nous pourrions le gérer sur, disons vingt ans, voire plus. Il est déterminant de mettre en oeuvre des politiques cohérentes, soigneusement élaborées et planifiées et de reconnaître que désormais il n’y a pas de solution miracle, pas de retour aisé à la « normale », ni à un monde dirigé par des banquiers et pas d’autre solution que d’adopter une vision à long terme.

Un des paradoxes de cette vision tient au fait qu’il faille l’adopter maintenant. Nous devons nous engager sur cette voie avant d’avoir commis de désastreuses erreurs politiques, y compris ce fatal renflouement des banquiers et les coupes dans les budgets des programmes sociaux. Il est donc particulièrement important que la réflexion et l’apprentissage aient lieu rapidement. Est-ce que l’équipe Geithner, forgée et formée en temps normal, manifestera l’ambition et la souplesse nécessaire ? Si tel n’est pas le cas, finalement tout dépendra, comme au temps de Roosevelt, de l’intelligence et de la force de caractère du président Obama.


Publication originale Washington Monthly, traduction Contre Info


[1] Aux USA, la Sécurité Sociale gère les retraites, les pensions d’invalidité, les allocations d’aide au logement et les bons alimentaires. L’assurance maladie publique relève d’un programme distinct nommé Medicare

[2] J. Galbraith utilise le terme de weatherization, qui désigne aussi bien les travaux d’isolation que l’amélioration de l’efficacité énergétique des constructions