Le mythe du « chef d’orchestre clandestin » n’a cessé d’exercer sa séduction. Depuis quand ? Et pourquoi ?

Ils sont partout. Ils tirent toutes les ficelles. Qui ? Vous avez l’embarras du choix : les jésuites, les francs-maçons, les juifs et, pourquoi pas, les auvergnats : Pompidou puis Giscard, c’est tout de même suspect. Une main cachée auvergnate dirige la France !

Plutôt que d’en rire, la revue « L’Histoire » a pris au sérieux les complots imaginaires, retraçant leur curieuse histoire, des francs-maçons aux communistes, des Deux-cents familles à la Trilatérale. Mais pourquoi ce succès des théories du complot ? La crédulité, le goût du mystère et des explications simples ne suffisent pas à en rendre compte. Comme le montre Marcel Gauchet, il existe un « imaginaire du complot » qui s’est développé en même temps que le monde moderne, sous deux formes contraires.

Dans un premier moment, qui commence avec la Réforme, c’est le pouvoir qui « fantasme la société », en prêtant aux masses une capacité d’ébranlement de l’ordre des choses. D’où la chasse aux sorcières, le mythe du complot des jésuites, puis la peur engendrée par le contre-modèle social de la franc-maçonnerie.

La Révolution française inverse la problématique du complot. Désormais, c’est la société, qui « fantasme un pouvoir » dépourvu de sa légitimité : « le pouvoir démocratique a des bornes de tous côtés, il est limité, impersonnel, reposant sur la distinction fondamentale de la personne et de la fonction », explique Marcel Gauchet. L’homme du complot ne s’accommode pas de ce pouvoir délégué, provisoire, toujours suspect. D’où sa volonté de retrouver le pouvoir « vrai » sous ses apparences. Juifs et francs-maçons seront investis de ce pouvoir. En 1940, ces naïvetés conduiront au crime. C’est dire combien il faut rester attentif à ce type de soupçon.

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Revue « L’Histoire », numéro 84, décembre 1985.

Article publié dans le numéro 442 de « Royaliste » – 29 janvier 1986