L’espoir

L’autre soir, au comité de rédaction de « Royaliste », le sujet de l’éditorial était en discussion. Allions-nous parler, une fois de plus, de l’étiolement du pouvoir giscardien ? Ou bien poursuivre l’esquisse d’une critique du programme de la gauche unie que j’avais entreprise dans notre dernier numéro ? La discussion s’éternisait. Il nous semblait que tout avait été cent fois dénoncé depuis trois ans : le spectacle giscardien et la politique suicidaire d’une caste de privilégiés autant que l’illusion réformiste détournant l’espérance d’une grande moitié de la France. Et notre accablement fut à son comble lorsque l’un d’entre nous fit remarquer que nous en avions encore pour dix mois.

ANGOISSE

Dix mois pendant lesquels il faudra — sauf élections anticipées — observer la lente agonie de la droite au pouvoir — et peut-être ses sursauts —. Dix mois pendant lesquels il faudra reprendre la critique du Programme commun, déjà faite lors des législatives de 1973 et des présidentielles de 1974. Impression angoissante du mauvais rêve qui se prolonge, du faux problème dont on ne parvient pas à sortir. Pourtant, le récent débat télévisé entre Barre et Mitterrand ne mettait-il pas aux prises deux hommes conscients de leurs responsabilités ? Pourtant l’actualisation du Programme commun ne démontre-t-elle pas une volonté de répondre aux difficultés de notre temps ?

Je ne mets pas en doute la bonne volonté des uns et des autres, mais leur capacité d’imaginer quelque chose d’autre que ce qui existe. D’où, le succès facile d’un Barre disposant du savoir et du pouvoir sur un Mitterrand qui cherchait seulement à se présenter comme le meilleur gestionnaire de la société capitaliste : représentant d’une fraction usée et souvent discréditée de la classe politique, écarté des centres de décision depuis vingt ans, comment le chef du Parti socialiste aurait-il pu battre un Premier ministre qui, outre son métier d’enseignant, exerce depuis longtemps de hautes responsabilités ?

Mais voilà. Après s’être approprié les meilleurs slogans gauchistes (« changer la vie »), après avoir récupéré les aspirations autogestionnaires, la gauche veut rassurer parce qu’elle a maintenant besoin de voix plus modérées. D’où son langage « réaliste », son air assuré et rassurant, et le règne des petits messieurs de l’E.N.A. — qui auraient aussi fait carrière chez Chaban, si ce dernier avait duré plus longtemps.

D’où la médiocrité d’un débat qui n’oppose pas — quoi qu’on en dise — deux projets de société, mais deux méthodes de gestion d’un même ordre établi. Et le Parti communiste, qui a enterré depuis longtemps ses aspirations révolutionnaires, ne constitue qu’une pesanteur supplémentaire : additionner la social-bureaucratie, la social-médiocratie et la social-technocratie, est-ce bien là l’expression achevée de la modernité, le moyen du changement qu’espèrent tant de Français ?

 » On répondra, sans doute, que la crise économique exige des mesures immédiates, donc « réalistes » et « réformistes », afin que diminue le taux de chômage. Mais la gauche est, sur le plan de l’emploi, aussi malthusienne que la droite et manifesterait, au mieux, la même incapacité dans le domaine de la lutte contre l’inflation. Ainsi, malgré les discours et les programmes de choc, les deux camps ne proposent qu’une seule alternative : soit la récession giscardienne mêlant chômage et inflation, soit une relance de la croissance qui serait surtout celle de l’inflation et de la bureaucratie. Toujours la même histoire de la peste et du choléra… Mais, à force de vouloir guérir un mal par un autre — l’inflation par la récession, le chômage par la bureaucratie — on finira par associer les différents types de maux, comme l’a fait si brillamment M. Giscard d’Estaing.

L’ESPOIR

Nous reviendrons longuement, au cours des prochains mois, sur la politique et sur les réformes de structures que propose la gauche. Mais les débats sur l’actualisation du Programme commun montrent que la discussion se déroulera à l’intérieur d’un cadre tracé en 1972 : nationalisations et choix gestionnaires résultant plus de la démagogie et des surenchères partisanes que de la « rationalité » chère aux énarques.

L’espoir est donc ailleurs. Pourtant, à scruter l’actualité telle que la filtrent les médias, il semble que toute contestation et toute imagination aient été écrasées par le spectacle de l’affrontement des grands partis : les groupes gauchistes se sont dissous et, du printemps de Mai, il ne reste plus qu’une extrême gauche trotskyste et maoïste récitant ses litanies et préoccupée avant tout de ses querelles internes. Reste l’écologie, qui correspond à une inquiétude vraie, qui pose des questions essentielles, mais dont on peut prévoir, à moyen terme, la récupération par la société marchande. C’est que, comme toute contestation partielle, elle peut être retournée par un système habile à trouver dans cela même qui le nie de nouvelles sources de profits. Ainsi, quelques mois après 1968, les entreprises de publicité utilisaient la révolution pour vendre des cafetières, et la nature pour faire avaler du potage en poudre. Il n’empêche : une contestation fondamentale demeure, après qu’elle ait dépavé les rues, secoué les institutions puis, tour à tour, tous les pouvoirs qui semblait inhérents à la nature même des choses. Contestation qui ne s’exprime plus à travers des groupes au nom ronflants ou par des manifestes spectaculaires, mais dans des livres difficiles. Trop difficile parfois pour qui ne possède pas le langage et la culture philosophiques.

RÉVOLUTIONS

Ils méritent cependant un peu de temps, un peu de peine, car c’est là que nait, en ce moment, une pensée vraiment révolutionnaire qui rend comiques les petits maîtres de la gauche établie comme le montre Pierre Boutang dans ce numéro. Avec Maurice Clavel, que nos lecteurs connaissent bien, avec André Glucksmann, dont nous parle Boutang cette semaine, avec Guy Lardreau et Christian Jambet, les auteurs de l’Ange, avec Jean-Paul Dollé qui nous dira prochainement l’Odeur de la France, avec Bernard Henri Lévy qui vient de publier un très grand et très beau livre (la Barbarie à visage humain) ce sont les vieilles statues de la philosophie allemande qui sont détruites, les vieilles idoles des « révolutions scientifiques » qui sont jetées bas.

Joyeux bouleversement qui ne laisse en place ni Marx, ni Hegel, ni Fichte, ni la Science, ni le Progrès, ni la Gauche, ni l’Histoire. Alors paraît à nu le totalitarisme, celui des textes et celui du quotidien, l’hitlérien et le stalinien, le chilien et le cambodgien, effaçant les distinctions de droite et de gauche pour tout soumettre à la même impitoyable logique. Les technocrates socialistes auront beau saluer en ricanant une « nouvelle pensée de droite », les apparatchiks auront beau demander où sont les masses et les électeurs, ils ne pourront recoller les morceaux de leur dogme détruit. Cela n’empêchera pas la gauche de remporter les législatives et la social-démocratie d’imposer son ordre ? Peut-être. Mais ce socialisme marxisant, scientiste, totalitaire, est atteint dans son principe même. Nul doute qu’il sera un jour radicalement contesté. Et d’abord par ceux-là mêmes qui avaient le plus espéré en lui.

***

Editorial du numéro 249 de « Royaliste » – 26 mai 1977