Dans « Marianne » (8 février), Natacha Polony et Soazig Quéméner posent la question essentielle : Comment rendre sa légitimité au président élu ? Pour résumer à gros traits une fine analyse, Emmanuel Macron, appuyé sur un socle de 18% des électeurs inscrits réunis au premier tour, s’est fait élire en jouant sur la peur du Front national et prétend depuis imposer un programme de guerre de classe, comme si celui-ci avait été plébiscité. Face à la révolte des Gilets jaunes, qui résulte pour une part de ce tour de passe-passe, le vainqueur de 2017 cherche à recréer le clivage entre « nationalistes » et « progressistes » en mobilisant de surcroît le « parti de l’ordre » effrayé par les violences de rue.

L’illégitimité d’Emmanuel Macron tient à sa volonté de fracturer la société française et de mater sa partie rebelle par tous les moyens, légaux et illégaux, d’intimidation et de répression. Il n’y a pas de violence d’Etat qui soit légitime. J’ajoute que le viol permanent de plusieurs articles de notre Constitution fonde ce procès en illégitimité, trop souvent détourné en dénonciation de la Ve République. Et je souscris à la conclusion de Natacha Polony et Soazig Quéméner : pour redevenir  légitime, le président doit « cesser d’utiliser les institutions de la Ve République et leur miraculeuse stabilité pour imposer aux Français un système économique dont ils ne veulent pas ». Si Emmanuel Macron prenait cette injonction au sérieux, il trouverait une issue à la crise selon un plan que je me permets de suggérer :

- Le président de la République déclare solennellement à la nation qu’il cesse d’être le chef effectif du gouvernement et du parti dominant et qu’il est désormais décidé à agir dans le cadre des fonctions prévues à l’article 5 : assurer, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la continuité de l’Etat, garantir l’indépendance nationale…

- Le président de la République annonce qu’il dissout l’Assemblée nationale afin qu’un débat démocratique s’ouvre dans le pays. Il précise qu’il ne cherchera pas à influencer le vote et qu’il laissera le gouvernement qui aura la confiance de l’Assemblée nationale libre de « déterminer et conduire la politique de la nation ». C’est ce gouvernement effectivement responsable devant le Parlement qui pourrait déposer un projet de réforme électorale, recourir au référendum, engager une réforme de la Constitution…

Le retour à la démocratie parlementaire ne permettrait pas de résoudre la crise de la représentation nationale car c’est l’ensemble du système des partis qui doit librement se réorganiser selon les traditions de notre pays et selon les tendances nouvelles qui se font jour. Mais Emmanuel Macron, s’il décidait de devenir le président de la République qu’il n’a pas encore été, pourrait très vite acquérir une solide popularité – y compris chez les Français qui, aujourd’hui, le combattent et le détestent.

S’élever à la hauteur de sa fonction est toujours difficile, souvent douloureux. Emmanuel Macron, pour devenir le président de tous les Français, devrait s’arracher à sa classe sociale, s’affranchir de ses préjugés idéologiques, subir toutes sortes de pression. Mais il découvrirait la grandeur et les joies du dialogue avec les Français sur la France.

Je l’invite, comme tous ceux qui aspirent à la charge suprême, à méditer le règne de Louis-Philippe (1). Le duc d’Orléans n’avait pas écrit un livre intitulé « Révolution » mais il avait participé à la grande Révolution et exercé un commandement dans les armées révolutionnaires avant de devenir le roi des Français après la Révolution de 1830. Il défendit l’intérêt national et présida, parfois maladroitement, à l’installation du régime parlementaire ; mais la Monarchie de Juillet reposait sur une base sociale trop étroite et elle laissa la classe ouvrière, durement exploitée et réprimée, hors de la citoyenneté faute d’avoir voulu le suffrage universel.

Dans leurs exils, les successeurs de Louis-Philippe surent tirer les rudes leçons de la Révolution de 1848. Il n’y a pas de transformation possible du pays sans un accord entre le pouvoir politique et le peuple français. Cet accord s’inscrit dans la dynamique des conflits politiques et des luttes de classes transcendées par la volonté d’indépendance nationale. La Monarchie de Juillet fut tricolore, comme la monarchie élective, parlementaire et démocratique, instituée par le général de Gaulle. Pour devenir chef d’Etat, et bien servir son pays, il faut s’inscrire dans notre histoire nationale et savoir s’en remettre au peuple à qui, seul, appartient la souveraineté nationale.

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Editorial du numéro 1161 de « Royaliste – 2019