Après avoir analysé la question syndicale avec Pierre Rosanvallon (n°490), puis la politique économique suivie depuis 1981 avec Alain Parguez (n°491), il s’agit maintenant de porter un regard d’ensemble sur les évolutions et les révolutions de la société française depuis sept ans, sans prétendre tout dire, ni tout interpréter. Du moins cette rapide description fera-t-elle apparaître quelques-uns des problèmes que notre pays devra affronter dans un proche avenir …

Loin des dénigrements et des apologies systématiques, qui sont le lot de toute campagne électorale. tentons de prendre de la distance en examinant notre société sous l’angle des transformations de son paysage politique, des mouvements de décomposition et de recomposition sociales, et de ses évolutions culturelles.

QUELLES RÉVOLUTIONS TRANQUILLES ?

Comme souvent dans la vie politique, les révolutions annoncées ne se sont pas produites, tandis que d’autres, déconcertantes, se faisaient jour ou se confirmaient. Ainsi le thème de la rupture avec le capitalisme semble appartenir à une autre époque et fait aujourd’hui l’objet de commentaires ironiques. Malgré les nationalisations, simples mesures techniques et politiques présentées comme panacée, il n’y a pas eu de transformation décisive des structures économiques et sociales. C’est au contraire à une restauration des valeurs capitalistes que nous avons assisté (la libre entreprise, le profit) sans que l’économie s’en porte mieux, sans que la société y trouve un dynamisme renouvelé. Ce renversement inattendu des conceptions, des méthodes et des valeurs a laissé la gauche désemparée, sans projet cohérent et obligée de se rechercher les voies et les moyens de la gestion la plus rigoureuse possible, alors qu’elle représentait, historiquement, l’espérance d’un changement radical.

Plus encore que le socialisme, le communisme, malgré la participation de ses représentants au gouvernement, n’a pu enrayer son, inéluctable déclin. Idéologie morte, référence à l’Union soviétique devenue déshonorante, déphasage par rapport au mouvement social, médiocrité des dirigeants sont quelques-unes des causes d’un effondrement que rien ne peut arrêter. Alors que le marxisme avait cessé, au cours de la décennie précédente, d’être l’idéologie dominante, le communisme n’est plus un mouvement incontournable, ni sur le plan politique, ni sur le plan électoral. D’où la fin d’une thématique classique qui, sur fond de chars russes et de subversion bolchevique, avait assuré à la droite son confort politique depuis 1920. Un élément majeur de la guerre civile froide disparaît, qui semble annoncer une période d’apaisement. Il est vrai que les valeurs et les procédures démocratiques deviennent des références communes, tandis que l’arrivée de la gauche au pouvoir marque une adhésion très large aux institutions de la 5ème République. Malgré les multiples crises qui l’affectent, la société française trouve dans ce principe de légitimité constitutionnelle un solide point d’ancrage qui lui a probablement évité nombre de drames et de dérives. L’image d’un apaisement politique est cependant trompeuse : l’opposition de droite retrouve, par souci d’efficacité, les chemins de l’idéologie et s’engage, sous couvert de libéralisme, dans une politique dogmatique et sectaire qui, par ambition de reconquête du pouvoir, crée de nouvelles tensions. Cette logique de l’affrontement, cyniquement exploitée par la droite classique, profite moins à celle-ci qu’au Front national : comme si notre pays ne pouvait se passer d’un parti extrémisme, qui sert d’exutoire à son malaise, à ses colères et à ses peurs …

LE LIEN SOCIAL

Quant aux formes et à la force de la cohésion sociale, deux analyses s’opposent. L’une, pessimiste, décrit une société en voie de décomposition rapide, une logique inéluctable de l’atomisation sociale. L’autre, d’un optimisme nuancé, fait valoir les bienfaits d’un individualisme démocratique qui a détruit les grandes religions politiques, met à mal les organisations de masse, exclut le contrôle social et procure une marge croissante d’autonomie personnelle. Même si quelques faits majeurs sont écartés, ces deux thèses comportent des éléments de vérité puisque notre société est affectée par des mouvements rapides de décomposition et de recomposition dont les issues demeurent indécidables.

Souvent négligés dans les débats entre sociologues, l’Etat continue de jouer un rôle majeur dans le maintien de la cohésion sociale : pas d’individualisme sans Sécurité sociale, par d’autonomie personnelle sans cet « Etat-Providence » dont la crise a été décrite par Pierre Rosanvallon mais qui n’a pas été fondamentalement remis en cause par les libéraux. Il est clair, cependant, que cet Etat indispensable ne parvient plus à remplir ses fonctions, en ce qui concerne le dynamisme économique et la justice sociale. Après avoir vivement dénoncé la perspective d’une société duale, la gauche au pouvoir n’a pu l’empêcher et a même semblé s’y résigner : au cours du septennat, la pauvreté est devenue de plus en plus visible et le nombre des exclus n’a cessé d’augmenter – en même temps que la courbe du chômage. Ni les partis de gauche, ni les grandes organisations syndicales n’ont eu la volonté de réagir, au mépris de leur fonction politique et sociale : hommes de gouvernement et de partis se sont contentés de célébrer l’initiative des Restaurants du Cœur, sans s’apercevoir que ce mouvement généreux lancé par Coluche était, pour eux-mêmes, une très dure condamnation.

A ce processus de division sociale il faut ajouter, parmi les facteurs de décomposition, l’éclatement et la dispersion de la classe ouvrière. Comme l’écrivait le comte de Paris dans son dernier livre, «la destruction des grandes forteresses ouvrières (la sidérurgie), les révolutions introduites dans le travail par l’informatique et la robotique ont bouleversé les repères tandis que le chômage et les emplois précaires aboutissaient à la marginalisation d’une partie du monde ouvrier… L’aggravation des conditions de travail et de vie (pour les femmes, les jeunes, les immigrés), l’insécurité de l’emploi, l’accroissement de la pauvreté et la délinquance qui en résulte ont créé un nouveau prolétariat, peu ou pas protégé par les syndicats, exclu de la société et considéré comme dangereux, auquel il faut ajouter le quart monde, encore plus démuni et privé d’espoir, qui représente, selon les estimations, entre 10 et 20% de la population nationale ».

Une analyse en termes de division et d’atomisation sociales ne peut à elle seule rendre compte de la réalité. Deux siècles après la Révolution française, et malgré la logique égalitaire du monde moderne, notre société demeure hypocritement hiérarchique et fortement marquée par le corporatisme dénoncé par François de Closets dans un livre retentissant et ambigu. Ce corporatisme, farouchement défendu par les syndicats, aggrave d’ailleurs la dualité sociale et remplace l’ancienne opposition en termes de classe par une séparation nette entre ceux qui sont protégés par leur statut et ceux qui ne le sont pas.

A ces données structurelles, il faut ajouter les mouvements de recomposition sociale, ou du moins les tentatives en ce sens qui ont eu lieu sur des plans très divers. Sans porter de jugements de valeur (nous l’avons fait pour chacun) sans pouvoir entrer dans ses analyses détaillées (nous en avons publié de nombreuses) il faut inscrire parmi ces mouvements de recomposition les manifestations en faveur de l’école privée (même si elles traduisaient aussi les aspirations individualistes des  « consommateurs » d’école), la renaissance (ou la restauration ?) catholique exprimée par le cardinal Lustiger et par l’effet médiatique (donc ambigu) de Jean-Paul Il, les mouvements constitués en vue de la solidarité nationale et internationale, pour la défense des droits de l’homme, et la grande révolte des étudiants et des lycéens de 1986, qui fut à la fois caractérisée par l’individualisme (souci des examens et de la carrière), la volonté égalitaire (refus de sélections supplémentaires) et par une intégration spontanément vécue des divers peuples (jeunes Français dits «de souche», enfants issus de l’immigration) qui constituent la réalité de notre pays.

Malgré leur importance, ces divers mouvements n’ont pas résolu la crise d’identité de la société française, qui s’est révélée de façon particulièrement négative et dangereuse dans la réaction xénophobe suscitée et exploitée par le Front national. Comme nous l’avons souvent montré, le succès de Jean-Marie Le Pen s’explique par le fait qu’il a su donner une cause (certes fictive) à l’angoisse diffuse, à un sentiment multiforme d’insécurité, et utiliser à son profit la nostalgie des valeurs perdues (messes traditionalistes, invocations patriotiques, etc.). Les déceptions seront à la mesure des illusions entretenues. Mais, pour le moment, le flot lepéniste continue de monter malgré le succès remporté par SOS Racisme et les organisations hostiles à une politique d’exclusion.

LA CULTURE A L’ÉPREUVE

Loin des fantasmes entretenus par le Front national, la question de la culture continue de se poser, en termes souvent polémiques. Malgré la tentative de la gauche triomphante, la dénonciation de l’américanisation de la société a rapidement cédé le pas devant une apologie naïve de l’Amérique libérale et de la créativité publicitaire tandis que se multipliaient les « fast-food ». A la mode américaine, à la célébration des vertus de l’individualisme, répondait voici un an le cri d’alarme d’Alain Finkielkraut qui entamait un débat loin d’être terminé. La privatisation d’une partie de l’audiovisuel, qui s’est traduite par un effacement des soucis culturels devant les exigences de la rentabilité donne spectaculairement raison à l’auteur de la «Défaite de la pensée», bien que le titre de ce livre puisse prêter à confusion : s’il est vrai que l’idée même de culture est devenue redoutablement confuse, s’il est vrai que le spectacle soi-disant culturel est d’une médiocrité croissante, la réflexion intellectuelle est d’une réconfortante vitalité en philosophie, en histoire, en épistémologie, en anthropologie, bien que le débat intellectuel se déroule trop souvent dans un milieu de plus en plus séparé de celui des gestionnaires et des politiques. Combler ce fossé est un des enjeux sous-estimé des années à venir, où nous aurons, face à l’échec des gestionnaires et à l’épuisement de nombreuses traditions politiques, à renouveler nos conceptions et nos méthodes.

Ce rapide coup d’œil fait en effet apparaître trois questions majeures pour les années qui viennent :

– celle du lien entre le développement économique, le progrès technique et la justice sociale.

– celle de la citoyenneté et de la nationalité, où se joue la concorde civile et l’avenir des départements et territoires d’outre-mer.

– celle de l’éthique, dans sa relation au pouvoir politique et à la puissance de la technique. C’est dire que le conservatisme, de droite ou de gauche, est moins que jamais à l’ordre du jour.

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Article publié dans le numéro 492 de « Royaliste » – 28 avril 1988