Quant à l’Union européenne, la période électorale a exposé les électeurs aux diatribes et aux solutions caricaturales de Marine Le Pen tandis que les courants oligarchiques brandissaient des plans de « réformes » destinés à ne rien changer. Nous présentons depuis plusieurs mois les ouvrages qui exposent des critiques argumentées et des solutions raisonnables : après Jacques Sapir (L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, au Cerf), Coralie Delaume et David Cayla (La fin de l’Union européenne, chez Michalon), Olivier Delorme (30 bonnes raisons de quitter l’Europe, aux éditions H&O), voici le livre de Frédéric Farah : Europe, la grande liquidation démocratique, paru aux éditions Bréal.

 

Les dirigeants de l’Union européenne ne balaient jamais devant leur porte. Toujours prompts à s’indigner des manquements à la démocratie sur notre continent et dans le monde, ils évitent méthodiquement de s’interroger sur la conception des différents organes de l’Union et sur leur mode de fonctionnement. Economiste, pionnier de la macronologie (1), explorateur intrépide des labyrinthes bruxellois, décrypteur héroïque des textes les plus hermétiques, Frédéric Farah déchire le voile bleu aux étoiles d’or et révèle, dans sa cohérence, le processus rigoureusement antidémocratique qui s’accomplit sur l’injonction de Francfort, Bruxelles et Berlin.

Le processus en question ne saurait être décrit comme une sorte de dérapage suivi d’une sortie de route, laissant supposer que le retour sur la grande voie démocratique est possible. L’Union européenne est antidémocratique parce que sa matrice est technocratique, résolument élitaire sous des apparences qui singent les institutions démocratiques : Parlement européen, élections européennes, Conseil des ministres… Or nous savons que c’est un organisme exécutif, la Commission, qui légifère et nous nous souvenons de l’effacement du résultat des référendums de 2005. D’ailleurs, les hiérarques disent de temps à autre la vérité sur le système. Par exemple Jean-Claude Juncker déclarant que les élections nationales ne peuvent remettre en cause les traités ou encore Tommaso Padoa-Schioppa, l’un des concepteurs de la monnaie unique, avouant que l’Union s’est faite selon la méthode du « despotisme éclairé » et qu’« on peut parler de démocratie limitée ». Boutades de technocrates plus ou moins éméchés ? Bien au contraire ! Frédéric Farah souligne trois paradoxes nichés au cœur de la construction unioniste :

-  La démocratie suppose un peuple érigé en collectivité politique or il n’y pas de peuple européen, donc pas d’espace public européen capable d’engendrer une opinion publique européenne ;

-  Il y a bien une « citoyenneté européenne » mais pour l’obtenir il faut être citoyen d’une nation – le passeport de l’Union étant délivré par les autorités nationales ;

- Le projet des « pères fondateurs » était de créer un sentiment d’appartenance européenne à partir de l’économie et selon une promesse de prospérité, ce qui supposait une mise à distance puis un dépassement des pouvoirs politiques propres à chaque nation. On ne peut fonder une démocratie européenne sur le rejet du politique puisque la démocratie, dans son concept et dans sa pratique, est fondamentalement politique.

Confrontés à ces paradoxes, les européistes répliquent qu’ils sont en train de construire quelque chose d’absolument nouveau qui s’inscrira dans l’idéal démocratique. Le problème, c’est que le « quelque chose » déjà construit est antidémocratique. Comme Coralie Delaume, Frédéric Farah montre que la Cour européenne de justice impose un « droit européen » antisocial qui est parfaitement accordé au système ultralibéral résultant de l’Acte unique de 1986, du traité de Maastricht et de la stratégie de Lisbonne. Fin connaisseur des travaux de Karl Polanyi (2), de Wolfgang Streeck (3) et de Bastiaan Van Apeldoorn (4), Frédéric Farah décrit des Etats soumis à des créanciers auprès desquels ils se sont inconsidérément endettés et démonte un « ordre concurrentiel » qui régente les sociétés. Le principe du « néolibéralisme disciplinaire » a été énoncé par Margaret Thatcher : There is no alternative. La stratégie de Lisbonne qui visait la croissance et le plein emploi dans la cohésion sociale grâce à « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » s’est appuyée sur les fameuses « réformes structurelles » qui soumettent les sociétés à la logique du marché ultra-concurrentiel.

Nous ne sommes pas seulement exposés à un processus qui résulte mécaniquement des puissances déchaînées par la dérèglementation. Les principaux dirigeants de l’Union européenne constituent une oligarchie qui est capable, lorsque ses intérêts vitaux sont en jeu, d’exercer un contrôle politique ou de mener des opérations de force. Frédéric Farah examine quatre cas hautement significatifs :

L’Italie. En 2011, le pays était dirigé par Silvio Berlusconi, homme personnellement douteux mais devenu président du Conseil selon les dispositions constitutionnelles. Soumis à la pression de la Banque centrale européenne qui exigeait des privatisations et la dérèglementation du marché du travail mais rétif devant ce programme, le Cavaliere fut contraint à la démission par la spéculation financière et sur les injonctions conjointes de Berlin, Bruxelles et Paris qui firent désigner Mario Monti, parfaite incarnation de l’oligarchie qui fut incapable de sortir l’Italie de la crise.

Le Portugal. Confronté à une forte augmentation de sa dette publique, le pays a été soumis de 2011 à 2014 à la Troïka (FMI, Banque centrale européenne, Commission) qui a imposé un programme de réduction du coût du travail sans que le Parlement en soit saisi. Après les élections législatives de 2015 le président de la République a commencé par refuser de nommer un gouvernement de gauche puis s’est résigné mais la nouvelle équipe, qui a tenté d’aménager l’austérité, reste sous la surveillance menaçante de la Commission.

L’Espagne. La victoire des conservateurs aux élections de juin 2016 n’a pas permis la constitution d’une majorité stable et les Espagnols vivent aujourd’hui une dure expérience de « démocratie empêchée ». Alors que la mise en question de l’unité nationale par les indépendantistes catalans s’ajoute à la crise économique et sociale, la Commission continue d’appliquer aveuglément ses préceptes et demande de nouvelles coupes budgétaires qui ne feront qu’aggraver les tensions et empêcher ou interdire le jeu des alliances politiques.

La Grèce est le cas le plus terriblement emblématique. A juste titre, Frédéric Farah évoque un « laboratoire » où se déroulent depuis 2010 des expériences d’une incroyable dureté. Incroyable, parce que la Grèce et les Grecs ont disparu des écrans de télévision depuis la capitulation d’Alexis Tsipras en juillet 2015. Incroyable, parce qu’il paraît invraisemblable, dans notre Europe démocratique, que des organes technobureaucratiques puissent imposer à une nation et à son peuple la thérapie de choc que le gouvernement d’un Etat souverain avait dénoncée et que le peuple consulté par référendum avait expressément rejetée. Incroyable, parce que la thérapie théoriquement prescrite pour soigner la Grèce a eu des effets catastrophiques sur le corps et l’esprit du malade. Incroyable, parce que la cause des difficultés qui frappaient la Grèce a été systématiquement ignorée et que des légions d’experts ont prétendu soigner des maux qu’ils avaient largement inventés.

Frédéric Farah démonte minutieusement les mensonges de la propagande d’inspiration allemande qui a fabriqué l’image de Grecs dispendieux, corrompus, paresseux, champions de l’évasion fiscale et de la pesanteur bureaucratique. Pas difficile, ensuite, de dire que ces orientaux lascifs devaient se serrer la ceinture, que l’austérité ramènerait ces pécheurs à la vertu. Ce faisant, les experts de l’Union négligeaient les faiblesses réelles de l’Etat en Grèce, oubliaient que les Grecs avaient subi une première et longue purge austéritaire entre 1996 et 2004 et niaient les conséquences négatives du passage à l’euro. Frédéric Farah explique l’endettement, les premiers mémorandums, la tentative du gouvernement Tsipras, les raisons probables de sa capitulation qui a entraîné une succession de démissions devant les exigences de Berlin, Bruxelles et Francfort.

Depuis 2010, les données économiques et sociales prouvent que la thérapie vertueuse est un échec patent. Le PIB grec a été amputé du quart depuis 2008. Le chômage touche 30% de la population active et 60% des jeunes sont sans emploi. Les salaires et les pensions de retraite ont baissé de 30% en moyenne, la situation sanitaire du pays est catastrophique or « la Troïka a imposé à la Grèce un plafond anormalement bas de ses dépenses de santé qui ne devrait pas excéder les 6% du PIB, un taux inférieur à celui du Burkina Faso ». Le désastre humanitaire, le pillage du pays, l’endettement écrasant ont été rendus possibles par la liquidation de la souveraineté grecque : « la Constitution grecque a été mise entre parenthèses, le Parlement grec est contraint de voter des lois omnibus de plusieurs milliers de pages en une nuit, sans quoi les prêts attendus ne sont pas octroyés ». La Grèce est administrée comme une colonie, selon la méthode allemande de l’administration punitive qui a été appliquée à la RDA après la chute du Mur.

Sous les présidences de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, les gouvernements français ont laissé s’accomplir le processus de liquidation de la démocratie dans l’Union et se sont faits les complices de l’hégémonisme allemand. Et voici qu’Emmanuel Macron, jamais en retard d’une visite à Berlin, annonce un nouveau train de ces « réformes structurelles » qui ont détruit la Grèce. Pire que Tsipras, le nouveau président n’a même pas envisagé de résister aux extrémistes du Bundeskanzleramt  et du Bundesministerium der Finanzen. Il faudra le faire à sa place.

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(1) Cf. Thomas Porcher et Frédéric Farah, Introduction inquiète à la macron-économie, Editions Les Petits matins, 2016. Nouvelle édition complétée en 2017.

(2) Cf. Karl Polanyi, La grande transformation, Réed. Gallimard, Tel, 2009.

(3) Cf. Du temps acheté, la crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Gallimard, 2013.

(4) Son ouvrage sur les limites du projet européen a été publié chez Palgrave Mcmillan en 2008.