Je signalais dans un article récent (1) combien il était difficile de se faire une opinion correcte sur ce qui se passe au Venezuela à partir d’une vision globale, tant les positions des différents acteurs sont devenues passionnelles. Tout le monde semble s’accorder sur l’existence de difficultés énormes dans la vie quotidienne, mais les responsabilités ne sont pas identifiées et les solutions proposées par les uns et les autres sont opposées en tout. La population est prise en otage par les chavistes comme par l’opposition, et plus elle souffre, plus la Cause (quelle qu’elle soit) en profite.

Il faut s’y prendre autrement. Par exemple en partant des problèmes les plus concrets, en essayant de comprendre pourquoi et comment ils sont apparus, s’il existe des solutions et comment les appliquer, et ce qui peut causer d’éventuels blocages. Une analyse qui part du bas, « bottom-up » comme disent les Anglo-Saxons, avec l’avantage d’être indifférente aux idéologies. Mes connaissances socio-économiques étant limitées à l’halieutique, je me suis alors intéressé au cas particulier de la pêche de ce pays (2).

L’état de la situation. Au Venezuela la malnutrition infantile que le début de l’ère Chavez avait fait pratiquement disparaître, est remontée récemment à un niveau dramatique. Les résultats de recherche de diverses agences internationales et d’ONG montrent que plus de 30 % des enfants souffrent à des niveaux divers de carences alimentaires, lesquelles peuvent avoir des implications sérieuses pour leur développement ultérieur, et par conséquent pour le futur du pays tout entier.

Pourtant le Venezuela n’est pas un désert. C’est un pays fertile, et son vaste domaine maritime, par exemple, est particulièrement productif. Et pour en revenir à la pêche, elle est en principe capable à elle seule de résoudre les problèmes de carence alimentaire de la population, à des coûts accessibles à tous et avec des profits à attendre pour les pêcheurs. Or les analyses montrent qu’au contraire les débarquements ont diminué de moitié en dix ans. Et ce n’est pas seulement dû au déclin avéré des abondances de certains stocks, puisque cela touche tous les domaines, de la grande pêche thonière internationale aux exploitations artisanales de poissons et mollusques marins et continentaux, en passant par l’aquaculture. Les blocages sont donc à chercher hors de l’environnement, même si celui-ci induit, comme partout dans le monde, des contraintes sérieuses dues à la diminution générale de la productivité halieutique.

Les causes sont nombreuses, mais on peut les regrouper en trois types.

Le premier, c’est le manque d’information sur les activités liées à la pêche, qui permet le développement de comportements anarchiques détruisant le milieu et surexploitant les stocks les plus fragiles. Ce manque est lié à un désinvestissement général : la recherche n’est plus subventionnée, les statistiques de pêche ne sont plus récoltées, ce qui rend toute gestion et analyse impossible. Il se crée un cercle vicieux où la compréhension des effets de la pêche  devient de plus en plus difficile, et réduit de ce fait la capacité à proposer des solutions efficaces.

Le deuxième, c’est une législation idéologique qui ne tient pas compte des faits et qui porte en elle des effets pervers : des choix de subventions absurdes, un coût des équipements et de la maintenance en hausse, une régulation des prix imposée par le haut sans souci des coûts réels, un système de distribution inapplicable, etc.

Le troisième enfin, c’est un désengagement général de l’Etat, qui aboutit à la marginalisation sociale des pêcheurs, au manque de surveillance et donc à la surexploitation des stocks, à l’effondrement de l’industrie des produits de la mer (conserveries etc.), et finalement à la dégradation catastrophique des infrastructures portuaires et de  distribution, autre cercle vicieux qui pousse à l’abandon du métier, et donc à une situation encore plus dramatique.

Cela a comme conséquence l’effondrement de la production locale et de l’apport alimentaire pour le pays et en particulier pour les couches les plus pauvres de la population, puisque les protéines animales issues de la pêche (sardines, anchois, etc.) sont les seules qui leur soient financièrement accessibles. A l’inverse, les productions de poissons nobles et chers (les thons, par exemple, qui se pêchent dans les zones internationales) font l’objet d’exportations souvent illégales, avec comme toile de fond, puisque la surveillance n’existe plus, une corruption généralisée, du pêcheur à l’armateur en passant par l’administration toute entière. On assiste alors à un effondrement général que plus rien ne peut enrayer.

Quelle extrapolation peut-on faire de cette analyse ? Nous dit-elle comment et pourquoi la Révolution bolivarienne, qui avait bien identifié les problèmes du pays et su proposer des solutions, a pu en arriver aussi vite à ce terrible échec ?

En effet, il ne faut pas oublier qu’un des grands succès de la Révolution Bolivarienne fut de réduire les inégalités d’accès aux ressources. Avant Chavez, le système, très inégalitaire, était d’origine «capitaliste » : la distribution était universelle mais seuls ceux qui pouvaient payer y avaient accès. Au contraire, l’Etat bolivarien a eu l’ambition (atteinte durant quelques années) de garantir à chacun l’accès à l’alimentation, quels que soient ses moyens financiers. Mais à l’heure actuelle, cela ne  fonctionne plus, tant pour des raisons politiques (sabotage par l’opposition, corruption des réseaux officiels) qu’économiques (réduction de la production nationale, baisse du prix du pétrole, coût des importations) : le remède est devenu pire que le mal.

Cet échec général a comme première cause l’incapacité du gouvernement à se libérer d’un système de production, d’importation et de commercialisation qui marche sur la tête depuis toujours. On sait que le Venezuela souffre plus que quiconque de la « malédiction du pétrole », qui décourage ou interdit toute production nationale, les produits importés étant moins chers que ceux fabriqués dans le pays. Malgré une conscience claire de ce problème qu’il a tenté de résoudre en nationalisant le pétrole dans les années 2000, l’Etat n’a pas pu ou pas su se libérer de cette malédiction. La politique de redistribution s’est faite en « mangeant le capital » de l’industrie pétrochimique : c’était compréhensible dans l’urgence des premières années, à condition d’être une politique transitoire. Hélas cette politique s’est pérennisée, devenant par la suite une solution de facilité, au résultat connu d’avance : absence d’investissement, dégradation des infrastructures pétrolières, dépendance du marché international, etc. Ce qui a mené logiquement aux dysfonctionnements les plus stupéfiants : que le Venezuela souffre de pénuries d’essence et de gaz, au point de devoir importer des hydrocarbures est quelque chose d’inimaginable ! C’est pourtant bien le cas : la production nationale s’est effondrée et reste, dans tous les domaines, bien inférieure à ce qu’elle était il y a dix ans. Pire encore, depuis quelques années le système nationalisé d’importation et de distribution s’est grippé. Mêmes causes, mêmes effets : comme pour la pêche, des pans entiers de la population sont retombés en déshérence.

Outre la spécificité pétrolière du Venezuela, cette dérive est aussi due en partie aux maux classiques de la gauche latino-américaine au pouvoir (bureaucratie politisée, idéologie hors-sol, surréalisme des décisions, poids d’une opposition formée aux Etats-Unis, etc.), telle qu’on l’a connue à l’état chimiquement pur dans le Cuba des années 80 et dans de nombreux autres pays, tel le  Chili d’Allende et le Pérou de Velasco, pour se limiter à deux exemples. Mais la Révolution bolivarienne y a ajouté un élément propre, qui est l’incompréhension devant l’apparition des classes moyennes (techniciens, ingénieurs, cadres, personnel de santé, enseignants, fonctionnaires, administrateurs…). On vit là le paradoxe d’un régime qui meurt de son succès, puisque la classe moyenne est née du récent virage à gauche de l’Amérique latine, issu en grande partie de la victoire chaviste. Elle s’était mise au travail dans son domaine d’excellence, qui est la production intérieure, la distribution, la gestion des entreprises, l’éducation, la santé, la recherche, le fonctionnement de l’administration, l’entretien des infrastructures, etc. Le régime ne l’a pas vu monter en puissance, ne l’a pas comprise, et surtout n’a pas évalué correctement son importance, ses motivations et ses besoins. Il l’a anéantie, délibérément ou par ignorance, et l’a retournée contre lui alors qu’elle lui était plutôt favorable, ce qui a provoqué en retour le blocage de tout le pays : la pêche n’en est qu’un exemple, mais très représentatif. Et de là est née la corruption, qui seule permet de débloquer un peu la machine, quand la paralysie devient aussi générale. Paradoxalement, c’est contre la corruption que s’était construit le régime, et c’est à cause d’elle qu’il va s’effondrer.

Car le régime chaviste semble bien entré, avec Nicolás Maduro, dans une phase de déliquescence, où ses responsables eux-mêmes ne croient plus guère au succès et à l’avenir d’un système entré dans une spirale d’effondrement. Dès lors, beaucoup d’entre eux participent de façon  éhontée à la corruption générale en attendant de fuir une contre-révolution qui a pour but affiché l’éradication complète du bolivarianisme.

Pas de quoi se réjouir pour l’avenir du pays : le retour à la situation politico-économique antérieure reconduira un néo-libéralisme triomphant, porteur d’inégalités, d’injustices et de corruption, aggravé par l’absence de protection sociale, le désir de vengeance de l’opposition et l’égoïsme historique de l’oligarchie vénézuélienne. La question reste encore posée, des responsabilités des uns et des autres : sans cette opposition archaïque, le régime aurait-il pu évoluer plus positivement ? Nul ne le saura jamais. Ce que l’on sait, c’est que le chavisme tel qu’il a dérivé  ne répond plus aux besoins de la population. Pour conclure : on peut rester bolivarien, et craindre le retour du système inégalitaire et cynique invivable qui gérait « le Venezuela Séoudite (3) » d’avant 1998 et que l’opposition veut restaurer à l’identique ; mais on ne peut plus soutenir ce gouvernement qui s’est transformé en une maffia exploitant pour son bénéfice privé  l’image d´Hugo Chavez, toujours admiré par la population, et qui reste prêt à tout pour garder le pouvoir, quelles que soient les trahisons que cela implique.

François VILLEMONTEIX

(1)    Voir l’article publié par François Villemonteix dans « Royaliste » numéro 1127.

(2)    Je me suis appuyé sur les analyses du blog pescandoelcambiove.blogspot.fr, que je recommande aux lecteurs hispanophones.

(3)    Surnom donné autrefois au pays qui présentait, sous l’apparence d’une démocratie, tous les critères d’une pétromonarchie sans les Séoud.