Ce n’est pas parce qu’ils étaient nazis que Pétain et Laval ont joué la carte de la Collaboration. Ce n’est pas parce qu’ils étaient antisémites qu’ils ont voulu le statut des Juifs. Ils ont joué la carte de la vassalité pour s’attirer les bonnes grâces de Hitler sans voir que le Führer les tenait dans sa main de fer.

Depuis la Libération, l’historiographie de la période vichyste a évolué selon deux thèses. Celle de Robert Aron qui s’efforçait de démontrer que Pétain avait été le « bouclier » des intérêts français ; celle de Robert Paxton affirmant que Vichy s’était rué dans la servitude en devançant les attentes allemandes (1). Les deux historiens et leurs disciples ont cependant un point commun : ils se concentrent sur l’attitude de Vichy sans s’interroger sur la stratégie et la tactique de la puissance occupante comme si Hitler, la direction nazie et l’armée allemande ne composaient somme toute qu’une force brute, simpliste dans ses actions et réactions.

Historien spécialiste du Troisième Reich, biographe d’Adolf Hitler et auteur d’un remarquable ouvrage sur Montoire, François Delpla met les Allemands au centre de la scène dans le livre qu’il consacre aux rapports entre Hitler et Pétain (2). Tout en soulignant l’importance du travail de Robert Paxton, il explique, grâce à un examen approfondi des archives allemandes, comment la France métropolitaine et ses colonies sont intégrées dans le jeu hitlérien. Un jeu cynique et cruel, mené par un manipulateur habile en fonction des objectifs militaires du Reich et du destin que Berlin assigne à la France dans « l’Europe nouvelle ».

Les objectifs ? Hitler voulait signer la paix avec la France, puis avec l’Angleterre, aussi vite que possible après le déclenchement de l’offensive à l’Ouest, pour pouvoir ensuite envahir l’Union soviétique sans avoir à combattre sur deux fronts. La formation d’un gouvernement d’union nationale par Churchill, le 10 mai 1940, dérange ce plan… Puis la convention d’armistice signée avec Vichy est conçue comme un nœud coulant destiné à paralyser la métropole. Hitler accorde à Pétain des apparences de souveraineté et lui permet de défendre l’Empire – d’où l’échec de De Gaulle à Dakar, le 25 septembre – mais refuse que Vichy s’engage dans la lutte armée contre l’Angleterre car il ne veut pas donner à Londres un prétexte pour s’emparer des colonies françaises. Hitler a déjà désigné comme ennemi principal l’Union soviétique, dont l’invasion est décidée dès fin juillet 1940. Quant au destin de la France dans l’Europe hitlérienne, il se résumera pendant des décennies à payer la « dette » du traité de Versailles – ce triste sort étant enrobé dans les discours sur la construction de « l’Europe nouvelle ».

Vichy ne comprend rien à cette stratégie et ne voit pas que le Führer veut anéantir la puissance française. Pétain et Laval croient pouvoir s’attirer les bonnes grâces du Chancelier en publiant le 18 octobre la prétendue loi « portant statut des Juifs » et en s’engageant à Montoire, le 24 octobre, dans une politique de collaboration qui n’a d’autre résultat que le durcissement de Berlin. François Delpla explique avec précision les manœuvres hitlériennes et la manière dont les hommes du Führer – le très connu Otto Abetz, le méconnu Werner Best -, l’armée allemande d’occupation et les SS se jouent des pétainistes et resserrent l’étau sur le territoire occupé et sur les Juifs, même Français, qui n’étaient que des otages en attente d’extermination.

Pressions, menaces, chantages, assassinats (Mandel) et massacres (Oradour) permettent de tenir en respect les gouvernements vichystes qui ont, écrit François Delpla, « sinon souhaité la victoire de l’Allemagne, du moins joué la carte de la vassalisation de la France sur le continent, et placé tous leurs espoirs dans un effort pour convaincre le suzerain allemand qu’il n’avait rien à craindre d’eux ». Contrairement à ce qu’ils affirmèrent après la guerre, les vichystes n’ont pas « finassé » : il se sont immédiatement résignés à une victoire allemande qu’ils jugeaient inéluctable en croyant ou en faisant semblant de croire qu’ils auraient leur place dans « l’Europe nouvelle » …

L’ouvrage de François Delpla est à conserver en vue des débats qui vont ressurgir lors de la commémoration du quatre-vingtième anniversaire de la bataille de France et de l’Appel du 18 Juin.

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(1) Cf. Robert Aron, Histoire de Vichy, Fayard, 1954 ; Robert Paxton, La France de Vichy, Le Seuil, 1973.

(2) François Delpla, Hitler et Pétain, Editions Nouveau monde, 2018. Voir aussi son Montoire, Albin Michel, 1996.

Article publié dans le numéro 1171 de « Royaliste » – juillet 2019