Vichy, Londres et la France couvRoyaliste : Cela fait longtemps que tu dénonces dans nos colonnes le discours officiel sur la culpabilité de la France pour les crimes commis sur le sol métropolitain pendant l’Occupation…

Bertrand Renouvin : Moins que je ne le pensais ! Je n’ai pas réagi au discours que Jacques Chirac a prononcé le 16 juillet 1995. Cela tient au fait que « Royaliste » ne paraît pas pendant l’été mais aussi à la réserve que j’ai longtemps observée – et que nous avons longtemps observée à « Royaliste » – quant aux débats sur la Résistance et la Déportation.

Royaliste : Précise !

Bertrand Renouvin : Nous nous inscrivons dans la filiation gaullienne, nous nous voulons fidèles à l’esprit de la Résistance mais le passé tragique et glorieux de la France ne retentit pas chez nous de façon obsessionnelle. Nous ne nous sommes pas érigés en gardiens de je ne sais quelle « pureté » résistante et nous n’aimons pas qu’on joue aux Résistants dans le combat actuel contre Berlin, Francfort et Bruxelles. Alors, parfois, les sentiments de gêne, de malaise, à l’écoute des discours officiels sur l’Occupation restent muets, parce qu’on a peur de ne pas employer les mots qui conviennent, parce qu’on attend des réactions autorisées.

J’ajoute que j’ai toujours été soucieux de bien distinguer ma mémoire familiale et mon engagement politique et j’ai veillé à ne pas surcharger la Nouvelle Action royaliste d’évocations de la Deuxième Guerre mondiale. Ma bibliothèque personnelle sur la période 1939-1945 est d’ailleurs fort modeste et je mesure l’ampleur de mes ignorances quand je lis Jacques Sapir, Laurent Henninger et Jean-Philippe Immarigeon !

Royaliste : Pourtant, tu as fini par intervenir !

Bertrand Renouvin : Oui. Peu à peu, je me suis aperçu que le discours de Jacques Chirac en juillet 1995 avait officiellement fondé le nouveau discours sur l’Occupation, repris par Lionel Jospin lorsqu’il était Premier ministre, répété à Auschwitz par Jacques Chirac le 27 janvier 2005, puis par François Hollande et Emmanuel Macron.  L’analyse des discours fait apparaître un durcissement de l’accusation portée contre la France : dans le discours chiraquien, il y a un « balancement circonspect » comme on dit à Sciences Po, qui fait encore la part belle à la France libre. Mais cette part s’est réduite au fil du temps et Emmanuel Macron affirme clairement le 16 juillet 2017 que Vichy, « c’était le gouvernement et l’administration de la France », accusant de lâcheté ceux qui contesteraient cette vérité « implacable, irrévocable ». Je suis donc intervenu à plusieurs reprises pour récuser les propos officiels et pour contester les conséquences juridiques que le Conseil d’Etat a tirées du discours présidentiel de 1995.

Royaliste : Jacques Chirac et ses successeurs ont-ils vraiment fabriqué cette « vérité » ?

Bertrand Renouvin : Il faudra attendre l’ouverture des archives pour savoir comment les trois textes que je récuse ont été fabriqués à l’Elysée. D’ordinaire, le président de la République fixe une ligne générale, les conseillers rédigent un texte que le président retouche et complète. Il est hautement probable que Jacques Chirac, François Hollande et Emmanuel Macron ne sont pas plongés dans les ouvrages savants et dans les archives inexploitées pour y découvrir la nouvelle « vérité » historique et la révéler aux Français. Ils ont senti l’air du temps et finalement accrédité l’opinion qui était devenue peu à peu dominante dans les médias.

Royaliste : Quels sont les signes de ce changement dans l’air du temps ?

Bertrand Renouvin : Dès 1947, Albert Camus dénonçait dans Combat « l’accusation générale » portée contre la Résistance et quarante ans plus tard Vladimir Jankélévitch écrivait dans « L’imprescriptible » : « demain la Résistance devra se justifier pour avoir résisté ». Au lendemain de la guerre, les rescapés de la Collaboration dénonçaient le « résistancialisme » et diffusaient les thèses de Paul Rassinier, le premier négationniste. Puis on inventa le « mythe des quarante millions de Résistants » pour s’en indigner et disqualifier la France combattante comme Pierre Laborie l’a démontré. Les grands médias, surtout ceux classés à gauche, ont utilisé Le chagrin et la pitié à partir de 1971 et ont pris au sérieux le mauvais livre qui faisait de Jean Moulin un agent soviétique. Il y eut le scandaleux procès médiatique intenté à Raymond Aubrac et de nombreux journalistes se donnèrent pour mission de révéler à la France son passé collaborationniste – comme si Pétain, Laval, Darnand et tant d’autres n’avaient pas été jugés et condamnés au terme de procès publics ! Des résistants douteux, des Français ignobles, une France pétainiste vautrée dans la Collaboration et de Gaulle inventant le mensonge d’une France résistante : telle était la pensée correcte à partir des années quatre-vingt. Le cinéma porte la trace des transformations profondes de l’esprit du temps : il suffit de comparer Bourvil et de Funès qui se jouent des Allemands dans La grande vadrouille, sorti sur les écrans en 1966 et Robert Lamoureux dans Mais où est donc passée la septième compagnie ?, film centré sur la déroute militaire de 1940, sorti en 1973 … et qui a eu un très grand succès en Allemagne.

Royaliste : Tu dénonces à la fin de ton livre une opération de blanchiment de l’Allemagne…

Bertrand Renouvin : J’ai beaucoup hésité avant d’écrire cette conclusion et il faudrait écrire tout un livre sur cette question. J’ai revu récemment Marie-Octobre. On y évoque les Allemands et la Gestapo tout comme on en parlait dans ma jeunesse. Depuis des années, on préfère parler des nazis comme si le peuple allemand et la Wehrmacht ne comptaient pour rien dans les crimes de guerre et dans les crimes contre l’humanité. La bonne Allemagne du prétendu couple franco-allemand ne saurait être soupçonnée ! J’ai voulu croire à la réconciliation franco-allemande. Mais nous devons aujourd’hui répondre à une double provocation : la brutalité allemande depuis que Berlin pilote l’euro et le discours sur notre culpabilité collective – celle de la France et des Français – qui fait ressurgir la culpabilité allemande pour les crimes commis en Europe entre 1933 et 1945.

Royaliste : Comme toujours, l’histoire a été retravaillée selon des enjeux politiques…

Bertrand Renouvin : …et comme toujours, sans le moindre complot, sans le moindre chef d’orchestre clandestin ! Des intellectuels veulent combattre le nationalisme pour dépasser les nations et ils s’en prennent à la nation française. Françoise Giroud, lance dans « L’Express » Le Chagrin et la pitié. Bernard-Henri Lévy, dans L’Idéologie française, publié en 1981, donne le ton pour plus de trente années. Des journalistes soucieux d’être dans la note ont suivi. Il y a eu des historiens complaisants pour les thèses à la mode qui ont glosé sur le passé vichyste qui ne passe pas… Tout cela s’est développé après le départ du général de Gaulle et surtout quand le parti européiste réunissant des élites de droite et de gauche a pris le dessus. Discréditer la Résistance, cela permet de ruiner le prestige des gaullistes et des communistes et d’en finir avec ce qu’on appelle le « roman national ». Jacques Chirac, liquidateur du gaullisme, profite de ce travail idéologique et lui donne en 1995 le statut de vérité historique. A sa suite, François Hollande et Emmanuel Macron piétinent l’histoire de France avec une audace d’autant plus grande qu’ils ne trouvent plus beaucoup de contradicteurs.

Royaliste : Dans son discours de juillet 2017, Emmanuel Macron dit que « tous les historiens » affirment que la France s’est rendue coupable de la déportation des Juifs.

Bertrand Renouvin : C’est faux. Mais Jean-Louis Crémieux-Brilhac est mort le 8 avril 2015. Il ne peut pas répondre. Mais Pierre Laborie est mort le 16 mai 2017. Il ne peut pas répondre. Et les rédacteurs de discours, comme les historiens du courant dominant, ne connaissent pas ou négligent l’œuvre à tous égards magistrale de René Cassin. Je ne suis pas historien de métier, ni juriste. Mais quand Jean-François Colosimo m’a demandé d’écrire un court texte sur Vichy, Londres et la France en juillet dernier, j’ai accepté de faire une mise au point, au sens strict : celle-ci n’apporte rien de neuf sur le plan juridique et aucune révélation historique. Dès le mois de mai 1940, il est acquis que Pétain a trahi la patrie et l’armée française au combat puis profité d’un coup d’Etat organisé par Laval. René Cassin donne à la France libre une démonstration implacable de l’illégalité de Vichy. Cette démonstration est ignorée ou enterrée par des considérations sur la conjoncture mais elle est irréfutée. Il faut donc la remettre sous le nez des accusateurs de la France.

Royaliste : Tu réaffirmes aussi l’illégitimité de Vichy…

Bertrand Renouvin : On ne peut pas dire que « Vichy c’est la France » sans avoir donné une claire définition de la France. Or les accusateurs se taisent sur ce point capital. Je rappelle que la France c’est une histoire et un droit – l’histoire d’un Etat national unifié et souverain qui s’est donné des principes juridiques fondamentaux. Vichy installe une tyrannie sur une nation démembrée, viole tous les principes du droit, supprime les libertés publiques dans la soumission immédiate à l’Allemagne. A Londres, le général de Gaulle est légitime à l’instant où il engage le combat pour l’indépendance nationale. C’est pour cela qu’il incarne la France et qu’il peut se proclamer à bon droit le garant du retour à la légalité constitutionnelle.

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Entretien publié dans le numéro 1137 de « Royaliste » – 2018