Toute guerre provoque des souffrances et celles endurées d’août 1914 à novembre 1918 furent effroyables. Le récit victimaire qui privilégie cette réalité rejette dans l’ombre une évidence tenue pour telle pendant et après la Grande Guerre : les soldats français furent des combattants décidés à défendre la patrie au sein d’une armée qui sut s’organiser pour résister et pour vaincre. Dans un livre de tacticien et de stratège (1), le colonel Goya explique comment, appuyée par ses alliés, la France a gagné.

La France a gagné la Grande Guerre parce que ses soldats se sont battus et bien battus. La propagande pacifiste a voulu effacer le courage et le patriotisme en présentant des pauvres hères terrés dans leurs tranchées puis lancés à l’assaut sous la mitraille par des généraux assoiffés de gloriole. Cette imagerie est fausse. Il y a bien eu des mutineries en 1917, après l’échec du général Nivelle en Champagne, mais ce furent des mouvements de grève qui ne remettaient pas en cause la nécessité du combat – rien à avoir avec les désertions dans l’armée allemande qui, dans les derniers mois de la guerre, privèrent le commandement de centaines de milliers de soldats. En France, à partir de juin 1917, les volontaires affluent pour monter les coups de main demandés par le général Pétain. Plus généralement, on observe que le nombre toujours très faible de réfractaires n’a cessé de diminuer tout au long de la guerre.

L’image classique du Poilu de première ligne doit être replacée dans un contexte tactique, technique et stratégique fortement évolutif. Plusieurs doctrines sont successivement appliquées : celle de « l’attaque brusquée » après préparation d’artillerie, mise en œuvre jusqu’en septembre 2015, est un échec. En 1916, Foch fait prévaloir la « conduite scientifique de la bataille » qui implique une préparation longue et méthodique de la « percée décisive » mais la bataille de la Somme, du 1er juillet au 15 septembre 1916 se transforme comme à Verdun en bataille d’usure. Nommé en décembre 1916 à la tête des armées du front nord-ouest, le général Nivelle, qui a obtenu des succès tactiques à Verdun, est partisan de l’attaque brusquée appuyée, à la différence de 1914, par l’artillerie à tir rapide, les avions et les chars. Lancée le 16 avril 1917, l’offensive Nivelle échoue, le moral s’effondre et le général Pétain, nouveau général en chef, impose une nouvelle doctrine : on ne vise plus la « percée décisive » mais on cherche à détruire au maximum les réserves ennemies en économisant le sang des soldats et on multiplie sur tout le front les petites attaques latérales. Le succès de ces « attaques de précision » entraîne une remontée spectaculaire du moral.

Tout au long de la guerre, l’armée française s’est considérablement modernisée. Toutes sortes de   techniques sont expérimentées dans une recherche permanente des innovations qui permettent de combler les faiblesses de 1914 et qui transforment les lieux et l’allure de la bataille. Celle-ci se déroule sur terre (dans les « espaces solides ») et dans les « espaces fluides », sur l’eau mais aussi, ce qui est nouveau, sous l’eau et dans les airs.

Sur mer, pas de grande bataille – sauf le Jutland en 1916 – mais les marines alliées jouent un rôle essentiel dans le transport des troupes et des marchandises en provenance des Etats-Unis, alors que l’Allemagne est soumise à un blocus qui provoque de fortes pénuries alimentaires et la mort de centaines de milliers de personnes. La guerre sous-marine est intense dans l’Atlantique mais, en 1918, la guerre est gagnée contre les U-boots.

Dans les airs, les aviations française et britannique se développent rapidement pour les missions de chasse, de reconnaissance, de guidage de l’artillerie et de bombardement, avec une dimension aéronavale – si bien que les Alliés ont en 1918 la maîtrise de l’air. L’essor des télécommunications est prodigieux : l’armée française dispose en 1918 de 200 000 téléphones contre 2 000 en 1914 et le front est relié par 2 millions de km de câbles.

Sur terre, une remarquable organisation industrielle permet de produire massivement les canons, les obus, les bateaux, les chars, les avions – 2 000 appareils par mois en 1918 – qui permettent d’équiper l’armée française mais aussi les armées étasunienne, serbe et grecque. Un million de travailleurs français et étrangers sont employés dans l’industrie de guerre. Après bien des déconvenues, les chars français et britanniques sont de plus en plus nombreux et jouent un rôle important dans les batailles de 1918.

Malgré les puissantes capacités déployées par les Alliés, la situation au printemps 1918 est très inquiétante. Certes, les Etats-Unis sont entrés en guerre en avril 1917 mais la défection russe – 3 mars 1918 – libère des troupes allemandes pour le front Ouest. Le 20 mars, on y dénombre 197 divisions d’infanterie allemandes qui font face à 174 divisions alliées. Le maréchal Hindenburg et le général Ludendorff ont de bonnes raisons de penser que l’Allemagne peut gagner la guerre par une succession d’offensives portant prioritairement sur le corps expéditionnaire britannique, pour le contraindre à rembarquer.

En supériorité numérique, les Allemands négligent l’efficacité technique des Alliés, les fronts secondaires, surtout le front balkanique, et les conditions politiques. Or le gouvernement français est solide depuis que Clemenceau est devenu président du Conseil le 20 novembre 1917 et qu’il impose ses vues stratégiques aux Britanniques. Le Tigre décide de faire confiance au général Foch qui, le 26 mars 1918, après bien des manœuvres hostiles des généraux Pétain et Haig, est chargé par les gouvernements français et britannique d’une mission de coordination des armées alliées avant d’être nommé le 14 avril général en chef des armées alliées en France. Pétain est prudent et rationnel, Foch veut au plus vite, après la phase défensive, des contre-attaques et des attaques en vue de la « grande offensive combinée à visées décisives ». Le colonel Goya explique que « dans les faits, les deux ont à la fois tort et raison. Les contre-attaques de Foch seront longtemps irréalisables, faute de ressources suffisantes, mais dès que celles-ci seront disponibles, on pourra effectivement prendre l’initiative et mener des opérations sans interruption, ce que Pétain estime impossible ».

Il reste que les Allemands ont l’initiative et que ces bons tacticiens disposent de troupes d’assaut pugnaces.  La dernière campagne allemande commence le 21 mars par une attaque en Picardie et dans les Flandres contre les Britanniques qui reculent avant que le coup d’arrêt ne soit donné par les Français à partir du 28 mars. Ludendorff ordonne de nouvelles opérations selon le plan prévu mais, là encore, les succès tactiques débouchent en avril sur un échec opérationnel. Du 25 mai au 4 juin, la percée sur l’Aisne conduit les Allemands à 85 km de Paris, bombardé avec la Grosse Bertha, mais là encore il y a essoufflement. La dernière offensive allemande débute le 15 juillet en Champagne. Elle se fige deux jours plus tard.

C’est au cours de ces batailles défensives que la guerre est gagnée. Ludendorff avait promis la victoire et les troupes durement éprouvées n’ont plus le moral. Les Allemands sont surpris par la vigueur de la contre-attaque française qui démarre le 18 juillet dans le Soissonnais avec chars et avions, obligeant les Allemands à se replier derrière l’Aisne et la Vesle le 1er août. Puis les Alliés attaquent en Picardie le 8 août et, de succès en succès, la campagne qui se termine le 15 septembre a permis de repousser les Allemands sur la solide ligne Hindenburg tandis que l’empire austro-hongrois se décompose et mendie la paix. Le général Pétain envisage la grande offensive finale pour 1919 mais Foch presse le mouvement. La bataille décisive commence le 27 septembre des Flandres à la Champagne. Ludendorff, dès le 29, adresse aux seuls Etats-Unis une demande d’armistice sans effets. La dernière poussée a lieu en octobre vers Bruxelles, Maubeuge, Sedan. Dans les Balkans, négligés depuis l’échec des Dardanelles, le général Franchet d’Espèrey qui a pris le commandement des Armées alliées en Orient le 2 juillet, mène une brillante campagne en Macédoine. La Bulgarie signe un armistice le 29 juillet. Uskub-Skopje est prise le 29 septembre et l’armée allemande capitule. Sur le font italien, les Autrichiens cessent le combat le 3 novembre. D’autres offensives sont prévues, en Bavière, en Lorraine, mais Foch souhaite, pour des motifs qui restent discutés, qu’un armistice soit imposé à une Allemagne en voie de décomposition politique et militaire.

Lors du défilé de la Victoire, le 14 juillet 1919, l’Armée française qui descend les Champs-Elysées  avec les contingents alliés comptait 3 millions d’hommes au moment de l’Armistice. C’est la plus grande armée du monde, la plus moderne par ses équipements. Elle va encore être engagée sur plusieurs fronts dans l’immédiate après-guerre – en Pologne, en Hongrie, en Roumanie, en Russie pendant la guerre civile…

Dans son dernier chapitre, le colonel Goya explique pourquoi cette armée magnifique subit vingt ans plus tard une cinglante défaite. Mai 1940 est le résultat des faiblesses de la diplomatie française mais aussi de la routine intellectuelle d’une armée qui est étranglée par les réductions de crédits jusqu’en 1936. Pourtant, nos soldats n’ont pas perdu la volonté de combattre pour le salut de la patrie. Ils le prouveront dès que le général de Gaulle organisera la France libre et les conduira à la victoire.

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(1)    Michel Goya, Les vainqueurs, Comment la France a gagné la Grande Guerre, Tallandier, 2018.