J’aurais voulu m’adresser aux dirigeants de notre pays mais ils n’ont que faire des journalistes (s’ils ne sont pas conjoints ou courtisans) et des intellectuels, tous considérés comme des fabricants d’idées abstraites par ceux qui se regardent comme des hommes et des femmes de terrain.

Or voici que le terrain se dérobe : grèves, émeutes, incendies volontaires de véhicules et de bâtiments. La peur diffuse des dirigeants (1) gagne en densité et en acuité ; l’obstiné gréviste de base et le « jeune de banlieue » se désignent eux-mêmes comme l’ennemi à neutraliser.

Les lamentations n’y changeront rien : nous sommes dans la guerre sociale et il faut maintenant éviter qu’elle ne conduise à des affrontements sanglants. Comment ?

Il faut que les citoyens gardent leur sang-froid, même devant leur voiture incendiée, même devant leur usine calcinée. Divers militants peuvent contribuer à éviter les gestes de vengeance. Les journalistes doivent, pour leur part, prendre garde au poids des mots : ceux qui évoquent « l’intifada des banlieues » et la « guérilla urbaine » transforment en actes héroïques les agressions et déprédations commises par des d’individus irresponsables. Ces journalistes doivent être comptés parmi les vecteurs de la contagion violente.

Quant aux oligarques, il est inutile de leur adresser conseils et supplications. Leur autisme les a conduits dans un piège dont ils ne peuvent sortir que par une violence qui déclancherait des réactions en chaîne.

C’est par simple figure de style que je m’adresse à eux :

Vous avez parié sur l’aveuglement et la résignation du peuple français. Vous avez perdu.

Vous êtes disqualifiés parce que vous avez fait campagne pour un « traité constitutionnel » ultralibéral qui a été rejeté par le peuple français. Vous êtes détestés parce que vous voulez malgré tout imposer à la France la normalisation ultralibérale.

Votre existence est en elle-même une provocation permanente. Vous êtes haïs par ceux qui peuvent vous observer de près et qui découvrent votre égoïsme de classe et l’immensité de vos privilèges.

M. de Villepin, vous ne voyez pas l’abîme social qui vous sépare des jeunes de banlieue que vous recevez certains soirs. Vous confondez la noblesse et la particule, le capital mondain et la charge symbolique ; vous vous êtes déshonoré par vos mensonges et vos manipulations – par exemple lors de l’augmentation du prix du gaz.

Collectivement les oligarques sont dangereux parce que la peur des élites engendre les répressions meurtrières. Mais vous, M. Sarkozy, vous qui n’avez pas peur tant la prise du pouvoir vous obsède, vous créez le désordre par vos insultes et vous voulez rétablir l’ordre par l’intimidation.

Ne m’accusez pas de complaisance pour les émeutiers : votre collègue Azouz Begag dénonce vos procédés répressifs et les syndicats de police ne supportent pas que vous dénonciez la « racaille » avant d’aller vous coucher, alors que les policiers passent leurs nuits dans les rues les quartiers agités. Vous ne pouvez pas être entendu parce que nous ne savons pas qui parle : Nicolas Sarkozy, président de l’UMP et candidat en campagne, ou le ministre de l’Intérieur ?

M. le Premier ministre, vous n’auriez jamais dû permettre cette confusion inouïe des rôles et des fonctions. Comment pourrez-vous y mettre un terme sans qu’on vous soupçonne de manœuvre politicienne ?

M. de Villepin, vos promesses sur l’emploi ne peuvent pas être prises au sérieux : comme tous les gens de votre caste, vous tenez le chômage comme le plus sûr garant de la paix sociale, des faibles salaires et des profits de vos amis du haut patronat.

Oligarques, cessez d’appeler au respect des valeurs. Après le jugement dans l’affaire des lycées d’Ile-de-France, qui a sanctionné le pacte de corruption entre partis de droite et de gauche, les dirigeants des formations impliquées et les personnalités condamnées n’ont pas présenté leurs excuses au peuple français. Comment les délinquants en col blanc et leurs complices pourraient-ils avoir la moindre autorité sur les petits voleurs, casseurs et incendiaires ?

Cette question, comme les autres, demeurera sans réponse. Car la seule réponse possible serait la renonciation collective à l’exercice de toute fonction politique.

***

(1) cf. « La peur a changé de camp », éditorial du n° 866.

Editorial du numéro 869 de « Royaliste »  – 2005