Agitation sociale, drames et tragédies… Il est rare que la France ne connaisse pas de pause estivale et peu fréquent que des manifestations – celles des intermittents du spectacle et des altermondialistes – aient lieu dès les premiers jours de septembre. C’est là le signe d’une crise politique majeure, auxquelles se sont ajoutées les terribles conséquences de la sécheresse et de la canicule.

Les polémiques partisanes suscitées la mort de milliers de personnes âgées laissent une impression de gêne. L’exploitation des cadavres français et étrangers est une de nos sinistres habitudes et les protagonistes de droite et de gauche ont fait assaut d’hypocrisie – sans abuser grand monde.

Il va sans dire que le gouvernement n’est pas responsable des conséquences pour les êtres et les paysages des aléas climatiques – le classique débat sur les capacités d’anticipation et de réaction étant secondaire. Les ministres ont fait ce qu’ils ont pu et, à tous les niveaux, les fonctionnaires ont agi avec compétence et dévouement. C’est en ces moments critiques qu’on se rend compte que les agents de l’Etat sont indispensables (1).

Naguère confrontés à diverses catastrophes sanitaires et naturelles, les dirigeants socialistes auraient dû garder le silence. Leurs critiques et leurs reproches n’ont fait qu’attirer l’attention sur leurs anciennes carences. S’il est vrai que les ressources humaines et les moyens matériels sont très insuffisants dans les moments de grand péril, les amis de Lionel Jospin en portent, autant que la droite, l’accablante responsabilité.

Entre 1997 et 2002, ils avaient tout le temps de financer la modernisation et le développement de nos hôpitaux, en commençant par régler la question des urgences. Même remarque pour ce qui concerne la prévention et la lutte contre les incendies de forêt. Qui ne se souvient de la dure grève des internes, surexploités et méprisés ? Et nous n’avons pas oublié les manifestations de pompiers, qui risquent leur vie pour 1 500 euros par mois ?

Faut-il donner quitus au gouvernement ? Tenu en haut lieu, l’insidieux discours sur l’indifférence des familles et l’égoïsme des « gens » provoque le malaise. Tout à coup, on oublie que la logique meurtrière de l’anti-société libérale est en partie compensée par les dons de temps et d’argent que consentent des millions de bénévoles. Et comme de coutume on oublie que les humbles agents de la sécurité et de la santé publique, tant célébrés (nos braves policiers, nos admirables infirmières) ne sont pas rétribués à la mesure de l’estime qu’on leur porte en paroles, des services qu’ils rendent et des sacrifices qu’ils consentent.

Obsédés par le coût des services – non par les services eux-mêmes – la droite et la gauche s’entendent à merveille pour faire porter à la société le poids de toutes les carence politique. Comme les victimes des grands froids, celles de la canicule ont suscité les homélies que les vedettes du journal télévisé relaient avec des mines contrites. Compassion pour nos malheureux aînés et pour les SDF, culpabilisation de tous les autres Français avant d’aller souper dans un restaurant à la mode en compagnie d’un homme d’affaire et d’un secrétaire d’Etat… Cet édifiant message est d’autant plus impressionnant qu’il fait implicitement référence à la morale chrétienne. Honte à ce peuple individualiste, qui a perdu ses valeurs !

Sans abandonner notre position laïque qui nous interdit de juger des doctrines religieuses et de la manière dont elles sont appliquées, il est permis de rappeler que les chrétiens sociaux, catholiques et protestants révulsés par la dureté de l’économie libérale naissante, avaient compris dès le milieu du 19ème siècle que la charité privée était insuffisante et qu’il fallait instituer, dans la loi et par l’Etat, une assurance sociale généralisée et une juste redistribution des richesses. Les fondateurs du socialisme disaient la même chose à la manière.

Alors que la Sécurité sociale est menacée par les professeurs de moralité publique, il est urgent de revenir au souci initial des socialistes et des sociaux-chrétiens pour que la vie et la santé de nos concitoyens soient à nouveau protégées.

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(1) Lire ou relire Pierre Bitoun, Eloge des fonctionnaires, Calmann-Lévy, 2001.

 

Editorial du numéro 821 de « Royaliste » – 2003