« La fête de la Concorde est la première fête antiraciste d’une telle ampleur. Quel symbole ! Sur cette même place, il y a deux siècles, on tranchait les idées par la lame ; aujourd’hui, on les défend par le verbe. C’est aussi cela Touche pas à mon pote ». Marek Halter « Le Monde », 16/6/85

L’an dernier, face aux premiers succès de la xénophobie organisée, nous avions souhaité que des gestes et des actions symboliques viennent exprimer la possibilité de l’unité dans la différence. Nous les attendions du chef de l’Etat, qui ne s’est point dérobé lors de la visite du président Chadli à Paris. Nous les voyons apparaître chez certains responsables politiques, et l’initiative du maire de Mons-en-Barœul est à cet égard exemplaire. Mais le mouvement essentiel est venu de la société elle-même, ce dont nous ne saurions trop nous féliciter. La fête de la Concorde, le 15 juin dernier, témoigne de l’ampleur de la réaction. Mais réaction est trop peu dire puisque, à partir de l’antiracisme, c’est une affirmation joyeuse, sans slogans ni références politiques, qui s’est exprimée.

C’est encore l’outrance des adversaires de la fête qui vérifie le mieux sa portée. Ainsi la radio du Front National dénonçait une opération « anti-française », menée par la « propagandastaffel » socialiste avec le concours d’une armée accusée de « trahison ». Le chef de la propagandastaffel, Goebbels, disait justement que plus le mensonge était gros, plus il avait de chances d’être accepté… Quant à Philippe Tesson, il n’hésitait pas à voir, dans la manifestation de SOS-Racisme, un… racisme caché : c’est une fête de gauche ; elle est antiraciste ; donc l’antiracisme « appartient » à la gauche ; conclusion : cette logique est elle-même raciste.

L’HONNEUR DU PAYS

Ces raisonnement pervers (1) montrent que M. Le Pen, d’une part, et M. Tesson, d’autre part, ne savent plus qu’inventer. Surtout, les déclarations xénophobes ou simplement hostiles aux manifestations antiracistes font apparaître, chez les professeurs de patriotisme, un profond mépris du pays qu’ils croient défendre, ou du moins un étonnant manque de foi en ce qu’il est.

Après tout, ces immigrés qu’on veut expulser, ces jeunes antiracistes qu’on voudrait faire taire, ont choisi la France – malgré les difficultés matérielles, leur malaise culturel et les réactions de rejet. Cela signifie qu’ils accordent à la France une singulière valeur, qu’ils l’aiment à leur manière, qu’ils ont la volonté de partager son destin. C’est tout à l’honneur de notre pays, et il me semble que les patriotes devraient en être flattés. Quant aux intérêts économiques avancés pour masquer la profondeur du choix des immigrés, ils ne sauraient être sérieusement invoqués. A la Concorde, point de revendications matérielles (elles seraient justifiées) mais le désir d’une nouvelle citoyenneté, tout simplement le désir d’être ensemble, surprenant pour beaucoup parce qu’il ne s’exprime pas dans un « projet de société », dans une doctrine politique ou dans une conception juridique. Comment souvent, la théorie est en retard sur la pratique. Sous la pression des faits, elle ne manquera pas de la rattraper.

Il est vrai que nous avons à repenser la relation entre citoyenneté et nationalité, et que la présence dans notre pays de nouvelles communautés pose mille problèmes concrets. Mais, encore une fois, c’est douter de la France que de la croire trop fragile pour réussir cette insertion. C’est aussi méconnaître son identité, qui ne se réduit pas au « modèle » de l’uniformité imposé par l’Etat depuis un siècle. Autrefois diverse par ses langues, ses cultures, ses coutumes – ses religions aussi – la France le sera à nouveau, mais d’une autre manière, par la constitution de nouvelles régions – non géographiques – et par le réveil de l’ancien sentiment d’appartenance, qui n’était pas idéologique. Seuls des jacobins impénitents peuvent récuser cette perspective. Un traditionalisme vivant, un patriotisme vrai, permettent d’y souscrire en toute lucidité.

LE DROIT A LA DIFFERENCE

Allons plus loin. La menace ne vient pas des immigrés, mais du processus individualiste qui distend le lien social et menace de le détruire (2). Or l’événement du 15 juin participe du mouvement de recomposition de la société que nous observions l’an dernier (3). Mouvement confus, discontinu, parfois contradictoire dans ses expressions religieuses, politiques, corporatives : de toutes parts, on cherche à resserrer les liens sociaux, ou à en nouer de nouveaux. Nous avons trop souvent souligné le risque d’éclatement de notre société pour ne pas nous en réjouir. Mais dans une certaine mesure seulement, tant ce mouvement de reconstitution recèle d’ambiguïtés. D’abord ce phénomène peut se traduire par une régression dure et délirante : la xénophobie est, elle aussi, une quête de cohésion et nous ne sommes pas à l’abri de la vague de mysticisme dévoyé qui emporte déjà certains peuples. Ensuite parce que l’affirmation des différences, si fondée soit-elle, n’est pas une solution au problème de la violence. Le Liban est l’exemple extrême d’une société qui meurt de l’affrontement de ses communautés féodales, culturelles et religieuses… Sans aller jusque-là, l’histoire des sociétés traditionnelles montre que les différences de statuts et de cultures n’empêchent pas, par elles-mêmes, de douloureux frottements.

Certains refusent de voir le risque. D’autres le soulignent pour justifier la thèse de l’exclusion. Dans les deux cas, il y a démission devant une difficulté qui n’est pas insurmontable. Toute société suppose, pour exister, un point de référence, un lieu d’unité c’est-à-dire un pouvoir capable de reconnaître les diverses communautés, de garantir leur droit à la différence, d’empêcher qu’il ne s’exacerbe dans l’injustice et la violence. La volonté d’imaginer une nouvelle citoyenneté ne peut négliger cette question éminemment politique. Elle viendra en son temps. Il est déjà beau que le désir d’être ensemble s’affirme dans la fête et non dans le groupe en fusion.

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(1) … et lâches : on peut dire que la gauche est nazie, raciste ou n’importe quoi, «la gauche» ne tramera personne devant les tribunaux. Un mot de trop, et M. Le Pen fait un procès. Quant au jeu du syllogisme, il pourrait aussi bien s’exercer au détriment du directeur du « Quotidien de Paris » : M. Tesson n’aime pas la gauche, or ces fêtes sont antiracistes, donc…

(2) Cf. Louis Dumont, « Essais sur l’individualisme », Seuil, 1983.

(3) Cf. « Royaliste » 408.

Editorial du numéro 430 de « Royaliste » – 26 juin 1985