Que veut-on et que faut-il vouloir ?  Paul Valéry

Il arrive qu’on sorte d’un livre plus perplexe qu’on y était entré. Si tel lecteur n’y trouve pas son compte, s’ensuit-il que le livre soit mauvais ? Gide, qu’on s’en souvienne, déplorait qu’au public qui « préfère toujours qu’on le rassure », trop d’auteurs eussent pour « métier » de donner satisfaction. Quant à  lui, « Inquiéter, tel est mon rôle », disait-il, et Giono lui faisait écho, sans doute, en déclarant, en 1938, écrire « pour que chacun fasse son compte ». C’est dans cet esprit sans doute que François Gerlotto, qui publie cette année Cataclysme ou transition ?[1], propose de mettre « l’écologie au pied du mur ».

Ce n’est pas une façon de parler, le mur est bien là : nous étions 3,6 milliards en 1970, nous sommes plus de 7,5 milliards, et nous serons, dans le meilleur des cas, 12 milliards en 2100. Que se passera-t-il d’ici là si nos sociétés, comme on nous le promet, poursuivent leur évolution sur la voie d’une croissance qui doit, qui peut, qui veut frôler les 2% ? Pour se faire une idée de l’enjeu, l’auteur propose une petite conversion des chiffres :

La Terre posséderait environ 12 milliards d’hectares productifs, utilisables pour que l’homme puisse vivre sur sa planète.. En 1500, cela représentait une « empreinte écologique » de 24 hectares par être humain ; en 1900 : 7,3 ; en 1950 : 4,8 ; 1,6 en 2015, et un hectare par personne en 2100, soit pour donner une idée, la pelouse d’un terrain de rugby.

Comptez qu’il vous faudra non seulement vous nourrir, loger, habiller, mais pourvoir à tout ce qui rend la vie facile et agréable : confort, relations humaines, culture, loisirs, etc. Un européen, en moyenne, consomme 4 hectares, un américain 7, un africain, 0,8… Multipliez ces surfaces par le nombre d’habitants, et vous comprendrez facilement que, non seulement le partage n’est pas égal, mais qu’il ne peut le devenir que de deux manières : en augmentant d’un côté, ou en réduisant de l’autre… Choisissez.

Le paradoxe, toutefois, n’est pas tant dans cette répartition (qui fait un peu trop abstraction du poids des infrastructures (les moyens de production n’impliquent pas tous une même empreinte sur le milieu : on coupe plus d’arbres avec une tronçonneuse qu’avec une hache) que dans le fait qu’on ne puisse envisager l’avenir autrement qu’en termes de consommation, comme si l’espace, la terre et tout ce qui vit sur terre n’avaient de raison d’être qu’en fonction d’une activité économique qui ne produit, dans l’absolu, que des valeurs humaines, absolument inutilisables en dehors de cette activité. Or, cette activité dépend totalement du milieu dans lequel elle se développe, lequel obéit à des lois totalement étrangères à toute forme de logique économique : c’est un écosystème, c’est-à-dire un ensemble de relations qui ne peuvent s’équilibrer qu’à condition que toute action pouvant faire évoluer l’ensemble dans un sens déterminé se trouve contre-balancée par une action en sens inverse, annulant à long terme l’effet déterminant pour faire revenir l’ensemble à un état d’équilibre global. Quel économiste, aujourd’hui, se soucie de savoir quelle action du milieu naturel pourrait répondre à l’activité humaine prise dans sa globalité ?

Une réponse à cette question supposerait, de la part de l’économiste, un changement radical de point de vue : qu’il considère la nature autrement que comme un objet économique, d’une part ; qu’il considère, d’autre part, l’activité humaine comme une action (parmi d’autres) produisant des effets extra-économiques, c’est-à-dire écologiques. Il verrait alors que ce qu’il appelle une valeur, en termes économiques, constitue presque toujours, en termes écologiques, une contre-valeur, ne produisant rien en soi, mais impliquant toute une somme d’effets par rapport auxquels il n’existe écologiquement aucune réponse. D’où l’accumulation des déchets non dégradables et la perturbation des équilibres naturels : hausse de la température, baisse de la diversité, etc.

Le paradoxe tourne à la caricature si l’on songe au rôle que pourrait avoir, dans ce débat, le politique. Car enfin l’économie n’est qu’une science parmi d’autres, à laquelle on devrait demander d’abord de s’adapter au contexte dans lequel elle se développe. Pourquoi faut-il qu’elle conditionne toutes les autres activités, alors qu’il est de plus en plus évident que ce sont toutes les autres activités qui la conditionnent ? Telle est bien la question à laquelle il est dommage que le livre de Gerlotto ne réponde qu’en se fondant sur une analyse de notre système qui fait la part un peu trop belle à notre pouvoir de décision, que nous aurions, simplement, aliénée au profit d’une bande d’aliénés (la sphère des finances privées), sans tenir compte du fait que les conditions même de la décision politique sont désormais déterminées par une logique qui échappe presque totalement à l’idéologie proprement dite. Il est simpliste de dire, comme il le fait, que « la course se joue désormais entre la destruction de l’écosystème et celle de l’ultra-libéralisme ». Qu’il faille détruire celui-ci, c’est une évidence, mais qu’il suffise de le faire pour restaurer une puissance d’Etat qui, en vertu d’une rationalité qui lui serait inhérente, serait l’outil le mieux adapté à une coordination des efforts indispensables de l’humain pour parvenir à s’établir dans un rapport d’équilibre avec le milieu, c’est ce dont on est en droit, avec Serge Latouche[2], de douter.

La preuve en serait facile à trouver dans tous les exemples qui nous sont donnés d’expériences d’autonomie socio-culturelle des peuples, ceux où s’affirment ce qu’Ivan Illich appelait les valeurs « vernaculaires » et que Serge Latouche nomme « néo-claniques ». Là, à l’écart de toute recommandation onusienne ou FMIsiennes, des gens qui n’ont plus rien à attendre du système s’auto-organisent en recyclant les déchets dans lesquels ils sont condamnés à vivre ou en revenant à des formes de sociabilité condamnées par la logique du développement, formant une « nébuleuse informelle  […] d’une efficacité remarquable » qui n’a rien à envier aux tâtonnements frileux de ce qu’on appelle chez nous « l’économie sociale et solidaire », et que l’administration, quand elle n’en paralyse pas les efforts, s’efforce platement de normaliser. Le renversement des valeurs, auquel a bien raison de nous inviter le biologiste qu’est François Gerlotto, commence là. Puisse-t-il s’achever par une conversion générale des élites et rendre enfin possible la fondation d’un  Etat nouveau, susceptible de faire respecter un droit nouveau (« une parole non contraignante, qui ne commande ni n’interdit rien, mais se dit seulement elle-même, [à laquelle] correspondrait une action comme pur moyen s’exposant seulement elle-même, sans relation à un but », comme le définit Agamben) ! Ellul (Le Bluff technologique) et Charbonneau (Feu vert, Le Système et le Chaos), Bertrand de Jouvenel (Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, La Civilisation de la puissance) Denis de Rougemont (L’Avenir est notre affaire), ont tous, chacun à sa manière, contribué à ouvrir ce chantier. Bienvenue au Club, Monsieur Gerlotto.

Edouard SCHAELCHLI

 

[1]  A Egletons, éd. IFCCE. Collection Cité. Pour toute information ou commande, s’adresser à IFCCE.boussole@gmail.com.

[2] Qui publiait cet été une tribune dans « Le Monde », « Le prédateur peut-il devenir un bon jardinier ? ». Nous renvoyons, parmi ses ouvrages, aux Dangers du marché planétaire, Presses de Sciences-Po, 1998.