Paradoxe ! Alors que les intellectuels servent d’ordinaire à clarifier les débats, ceux de la pseudo-liste « Sarajevo » ont brouillé tous les repères.

Les débats provoqués par l’initiative de Bernard-Henri Lévy ne tiennent pas seuleme,t au génie médiatique de cet imposant personnage : tout en prenant position, chacun s’est efforcé de démêler un énorme sac d’embrouilles, où l’on trouve de l’émotion, du calcul militaire, de la politique intérieure, des stratégies personnelles, du cinéma (au propre et au figuré) et, même, de la politique étrangère. Quand des intellectuels se contentent de lancer des slogans, le rôle des citoyens est de rendre intelligible la complexité des choses. Essayons (1)

. On ne peut demander « des armes pour la Bosnie » en omettant de dire que la Bosnie est aussi peuplée de Serbes (et de Croates) : les armes qu’on exige à la tribune de la Mutualité sont destinées aux Musulmans. A tort ou à raison, l’opération de BHL vise à engager la France dans une guerre civile, contre les Serbes de Bosnie, accessoirement contre les Croates de l’Herzégovine, éventuellement contre la nation serbe. La politique de la France vise à obtenir la paix, par un accord politique en vue d’une confédération de Bosnie-Herzégovine.

Les références historiques invoquées sont fallacieuses. La pression militaire serbe en Bosnie ne menace pas la paix en Europe à la façon dont la pression hitlérienne annonçait la conflagration générale : invoquer le précédent munichois est sans pertinence. La guerre civile de Bosnie oppose trois nationalités (Serbes, Croates et Musulmans) alors que celle d’Espagne opposait deux camps idéologico-politiques. Dire que des « fascistes » (serbes) affrontent des « démocrates » (croato-musulmans) est une contorsion dialectique à usage germanopratin.

Accuser les dirigeants d’un pays de « lâcheté » est un procédé de pure polémique. Le courage est une vertu individuelle, qui n’intervient pas dans la décision politique ou militaires de l’homme d’Etat : il n’est pas engagé physiquement, sa réflexion est d’ordre politique (le rôle de la France, l’équilibre européen, le souci de la sécurité des personnes) et la moralité de la décision fait toujours référence à l’impératif judéo-chrétien de paix (Tu ne tueras point). La guerre, quand il faut s’y résoudre, est en elle-même un échec. La politique de la France est morale dans son intention (elle vise au rétablissement de la paix) alors que la logique de guerre à outrance dans les Balkans ne l’est pas.

On ne saurait par ailleurs exiger de l’État qu’il succombe à l’émotion. L’émotion est un sentiment personnel, parfaitement légitime dans son ordre, et moral en ce qu’il nous porte vers autrui. Même si les mots sonnent mal, il faut accepter la raison de l’État et la tenir pour nécessaire : un État qui agirait par compassion serait vite détruit (il viderait par exemple ses caisses) ou destructeur (il voudrait extirper le Mal, en tout lieu et en tout homme).

L’émotion des citoyens quant à la Bosnie est pleinement justifiée. L’émotion ne définit pas une politique, mais peut conduire à l’engagement personnel (Régis Debray aux côtés du Che Guevara). Jusqu’à présent, la compassion de certains intellectuels pour la Bosnie n’a provoqué aucun engagement physique. En fait, BHL et consorts jouent sur deux tableaux : celui de l’émotion (mais pas jusqu’à la mobilisation effective) ; celui de la décision de nature politique (qui n’implique pas d’engagement personnel). Leur discours moralisateur est sans obligation (leur devoir civique ne va pas jusqu’au don de soi, ni même jusqu’au don de temps qu’implique une action humanitaire) et leur  conduite morale ne connaît ni règle ni sanction ; ils interviennent à la manière des politiques mais ils ne rendent pas compte aux citoyens, ils se présentent aux élections mais se dérobent au verdict du suffrage universel. En cela, les ex-colistiers de la pseudo-liste « Sarajevo » se montrent doublement irresponsables. Et contrairement à ce que dit Pascal Bruckner, ils sont plus « obscènes » que les politiques puisque ces derniers ont à répondre de leurs actes devant les électeurs alors que notre quarteron d’intellectuels se contente de mettre en scène ses passions, ses pulsions et ses répulsions.

A tous égards, ces confusions participent de la dénégation du politique en tant que tel. Du côté de Saint-Germain-des-Prés, on confond engagement et agitation médiatique, présence médiatique et présence politique, mais aussi ce qui est médiatique (le spectacle) et ce qui est médiateur (la fonction politique). Juste retour des choses : la confusion des esprits a fini par jeter la confusion dans la liste germanopratine. A trop se moquer du monde, on sombre dans le dérisoire.

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(1) Après la juste réplique de Régis Debray (« Le Monde » du 25 mai) dont je conseille vivement la lecture.

Article publié dans le numéro 624 de « Royaliste » – 13 juin 1994