Brillantissime universitaire consulté et souvent écouté par les présidents des États-Unis, Zbigniew Brzeziński est un excellent sujet pour théoriciens du complot. Sa pensée et ses prises de positions sont beaucoup plus complexes que celle des impérialistes primaires. Justin Vaïsse nous l’explique au fil d’une passionnante exploration des matrices de la politique étrangère des États-Unis.

Le jeune polonais qui arrive aux États-Unis en 1938 n’est pas un pauvre immigré mais le fils d’un consul qui vient prendre ses fonctions à Montréal, d’où il assiste à la Seconde Guerre mondiale. Entré à Harvard en 1950, devenu citoyen des États-Unis en 1958, Zbigniew Brzeziński fait une fulgurante carrière universitaire qui lui permet de servir avec un remarquable talent son pays d’adoption sans perdre de vue la Pologne. Entré au Policy Planning Staff de Lyndon B. Johnson en 1966, fondateur avec David Rockefeller de la fameuse commission Trilatérale en 1973, conseiller à la Sécurité nationale de Jimmy Carter, ce grand voyageur, auteur de nombreux livres et d’innombrables articles, a été consulté par tous les présidents jusqu’à Barack Obama. Contemporain et ami d’Henry Kissinger, il est moins médiatique que cet autre natif de la vieille Europe mais plus souvent dénoncé comme le théoricien maléfique de l’impérialisme yankee. Dans sa très savante biographie (1), Justin Vaïsse explique que c’est tout de même un peu plus compliqué…

La politique extérieure des États-Unis n’est pas, n’a jamais été un monolithe. Il y a une idéologie manifeste, une volonté de puissance, un patriotisme commun à tous les serviteurs de l’État mais cette communauté d’aspirations et d’intérêts connait aussi des divergences et des conflits entre les personnes et des groupes qui ne sont pas seulement des groupes de pression. Justin Vaïsse décrit admirablement l’establishment des années quarante et cinquante, cette petite élite de banquiers et d’hommes d’affaires très avertis des affaires internationales, patriciens conformistes, défenseurs du libre-échange, du libre marché et des droits de l’homme, modérés dans leur volonté d’endiguer le communisme mais qui préconiseront l’engagement au Vietnam, finalement désastreux pour les États-Unis et pour eux-mêmes.

Au vieil establishment incarné par John J. McCloy, succède une nouvelle élite de spécialistes des affaires étrangères qui présente une plus grande diversité sociale et intellectuelle. Zbigniew Brzeziński en fait partie, de même que Henry Kissinger : tous deux sont nés en Europe, le premier dans une famille catholique polonaise, le second dans une famille juive qui a fui l’Allemagne en 1938. L’élite WASP dominante depuis le début du siècle s’efface devant les universitaires, les militants politiques et les journalistes. Les uns sont démocrates, comme Brzeziński, d’autres sont républicains comme Kissinger, tous sont des enfants de la Seconde Guerre mondiale - Dear Henry a combattu en Europe - et travaillent dans le contexte de la Guerre froide. Zbigniew est un fin connaisseur de l’Union soviétique, dont il annonça très tôt la déliquescence. Tout au long de sa vie, il a échappé aux classifications tirées de l’ornithologie : faucon antisoviétique dans les années cinquante, il cherche ensuite à provoquer la chute de l’adversaire par un « engagement pacifique ». Ultra-faucon sur le Vietnam, il est colombe sur la guerre du Golfe, ultra-colombe sur l’Irak, ultra-faucon sur la Bosnie et le Kosovo ; faucon prudent sur l’Afghanistan, il se fait colombe sur la Libye, l’Iran et la Syrie. On voit que l’éminent conseiller n’a pas toujours été écouté par les présidents démocrates ou républicains et il n’est pas sérieux de faire de l’auteur du Grand Échiquier (2) le chef du grand complot yankee pour la domination du monde.

Les pages qui portent sur le début de notre siècle seront lues avec une attention toute particulière car les recommandations de Brzeziński illustrent une tendance forte de politique étrangère des États-Unis. Zbigniew Brzeziński est un adversaire résolu de Vladimir Poutine, regardé comme un impérialiste stalinien. Chaud partisan de l’extension de l’Otan, il encourage donc les « révolutions de couleur » - surtout celle de 2004 en Ukraine - soutient le gouvernement de Tbilissi en 2008 et bien entendu le pouvoir issu des événements de Kiev en 2014. Le faucon antirusse n’est pas un super-faucon : favorable à la livraison d’armes défensives au nouveau gouvernement ukrainien, il préconise, dit Justin Vaïsse, « une solution d’apaisement politique qui prendrait en compte les intérêts de Moscou et verrait l’Ukraine adopter un plan de décentralisation et une formule internationale s’apparentant à la finlandisation (pas de porte ouverte pour rejoindre l’Otan, mais une lointaine perspective européenne. » Conscient des maux dont souffrent les États-Unis, le très dynamique octogénaire réfléchit aujourd’hui à l’avenir des relations sino-américaines…

Zbigniew Brzeziński restera dans l’histoire comme un très grand stratège qui respecte les impératifs de la discipline rappelés par Justin Vaïsse : identification des buts géopolitiques, hiérarchisation des objectifs, adéquation des moyens aux fins, examen du contexte, anticipations des évolutions possibles… Comme Henry Kissinger, il inscrit sa réflexion dans l’histoire mais à la différence de son collègue, il est attentif aux forces profondes, aux opinions publiques, aux changements technologiques. Une France souveraine, menant une politique étrangère conforme à ses intérêts et à sa vocation, aurait eu en Zbigniew Brzeziński un interlocuteur rigoureux et un excellent adversaire.

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(1) Justin Vaïsse - Zbigniew Brzeziński. Stratège de l’empire, Éd. Odile Jacob, déc./2015.

(2) Zbigniew Brzeziński - Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Bayard, nov./1997.