« Je n’ai qu’une seule patrie, la langue française » aimait à répéter Albert Camus. Cette citation du prix de Nobel de littérature intervient dans un temps où la culture et la langue française tiennent encore le haut du pavé sur la scène internationale. Paris apparaît comme le centre de la pensée, de la création, de l’innovation… Son vecteur principal est la langue de Molière et de Voltaire. Elle est la langue des intellectuels par excellence. Elle constitue l’étalon des idées, du raisonnement à la française dans le monde. Mais cette situation de quasi-monopole s’effrite en dépit d’une institutionnalisation de la francophonie en 1986. Sans un travail patient, il n’y a pas d’innovation ou de succès véritable. Ce qui vaut pour l’innovation technologique vaut pour la défense et la promotion de la langue française dans le monde, ce que l’on a coutume de qualifier de francophonie. En un mot, c’est l’éloge du temps long dans toute entreprise humaine. Est c’est bien de cette perspective du long terme – celle que méconnaissent aujourd’hui nos dirigeants, nos décideurs victimes du tourbillon médiatique – dont il s’agit pour tenter de porter un jugement équilibré, objectif sur les péripéties de la francophonie au cours des dernières décennies et sur l’avenir de ce levier d’influence (« soft power ») de la politique étrangère de la France.
GRANDEURS ET SERVITUDES DE LA FRANCOPHONIE
Ce qui n’est au départ qu’une belle aventure humaine portée par des individualités se transforme dans les années 1980 en belle mécanique institutionnelle.
Une belle aventure humaine
Qu’est-ce que la francophonie ? Pour éclairer ce concept, parfois galvaudé, il importe de faire un peu d’histoire ancienne mais aussi de revenir sur un passé plus récent.
Un peu d’histoire ancienne. La bataille pour l’imposition de l’usage de la langue française est d’abord, et avant tout, un combat intérieur. « Le français est longtemps resté l’apanage d’une minorité de locuteurs, ceux des couches supérieures de la société en Europe au XVIIIe siècle, et aussi, d’une certaine façon – en dehors de la partie centrale du pays – en dehors de la partie centrale du pays – en France. Jusqu’en 1850, les francophones sont minoritaires à l’intérieur des frontières. Il faudra l’enseignement obligatoire et son programme de base, ‘lire, écrire, compter’ pour francises ceux dont les descendants utilisent la langue de leur école et non celles de leurs ancêtres »[1]. Au fil du temps, cette bataille se transforme en combat extérieur. Petit à petit, la France impose sa langue sur la scène internationale et diplomatique. Comme le rappelle Michel Déon : la culture française rayonne dans bon nombre de pays et le français est la langue des intellectuels. Et nous pourrions ajouter la langue diplomatique jusqu’au traité de Versailles après la fin de la Première Guerre mondiale où il se fait, en partie et petit à petit, détrôner par l’anglais dans les divers domaines composant les relations internationales.
Un peu d’histoire récente. Après la vague de décolonisation des années 1960, l’usage de la langue française se porte bien dans le monde. Au sein de l’Organisation des Nations unies, le français fait partie des six langues officielles. Les diplomates africains francophones, ignorent encore pour la plupart la langue de Shakespeare et se révèlent les meilleurs ambassadeurs de celle de Molière. Dans le cadre du marché commun à six, il est la langue unique de travail, renforçant ainsi notre capacité d’influence. L’intelligentsia latino-américaine se sent à l’aise avec le français. Au passage elle constitue un rempart contre un impérialisme nord-américain pesant. On constate l’existence d’une relation symbiotique entre culture, langue, d’une part, et diplomatie, influence (« soft power »), de l’autre, sans que ceci ne puisse se quantifier objectivement. La langue apparaît comme le corollaire de la cinquième puissance économique au monde, membre permanent du Conseil de sécurité, État doté de l’arme nucléaire (EDAN), pays fondateur du marché commun (CEE) …
Une belle mécanique institutionnelle
Comment passer d’une idée, d’une politique, d’une diplomatie d’influence à une institution formelle ?
Le support de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Depuis plusieurs décennies, la francophonie est un outil important de politique étrangère, un instrument de sa politique d’influence. Elle suppose un minimum de volonté politique et de moyens. Tous les grands États cherchent à développer une politique de séduction vis-à-vis de l’étranger. A titre d’exemple, les États-Unis, où l’expression « soft power » a été inventée, possèdent un formidable éventail d’outils de séduction Rendons hommage à Léopold Sédar Senghor, l’homme qui « a voulu faire la francophonie », qui « a décidé de cette institution et de cette initiative » (qui s’est concrétisée avec son premier sommet à Versailles en 1986) pour reprendre la formule de François Hollande lors du sommet de Dakar de novembre 2014. Un effort de renouvellement illustre l’attractivité et l’éclectisme du mouvement francophone au cours de la dernière décennie à travers ses sommets de chef d’État et de gouvernement, ses réunions ministérielles, ses réunions d’experts.
Les nouveaux défis de l’Organisation internationale de la francophonie. L’OIF se réinvente, se réoriente, se redéploye. A défi global, réponse globale ! L’objectif est de conférer à la francophonie un rôle de pionnier, d’organe d’influence, de force de proposition dans une mondialisation sans règle. Tous les domaines sont explorés avec plus ou moins de succès. Trente ans après l’adoption de la loi Toubon, la « défense du français », notion jugée trop réductrice, cède le pas à la promotion du multilinguisme pour garantir la diversité linguistique et la diversité culturelle en déclinant les principes de la convention de 2005 de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Il s’agit de mettre la langue et la culture au service de l’émancipation des peuples et des individus, de « promouvoir la francophonie non seulement comme un espace culturel mais comme un levier de codéveloppement »[2] à travers des actions de formation, de coopération. Enfin, la sécurité (lutte contre le terrorisme, les pandémies …) n’est pas oubliée.
Cet âge d’or de la francophonie n’était-il qu’un mirage ? Que s’est-il passé pour que l’enchantement fasse place au désenchantement ?
DÉSHONNEUR ET PETITESSE DE LA FRANCOPHOBIE
De la théorie à la pratique, il existe souvent un fossé. Le constat que l’on peut dresser sur l’état de la francophonie est particulièrement préoccupant tant les habitudes prises sont mortifères.
Un constat particulièrement préoccupant
Après le temps des envolées lyriques vient celui des constats prosaïques qui sont des plus inquiétants en dépit des propos rassurants des adeptes de la novlangue.
Le constat est radical. Ne nous payons pas de mots ! Non seulement la francophonie n’a plus d’idéal, mais en outre elle n’a plus d’avenir. Tous chantent ses louanges à l’occasion des sommets et autres rencontres internationales tels des perroquets mais les faits sont têtus. Le ver est dans le fruit. La langue française est menacée de toutes parts. Dans les organisations internationales, le français se transforme au mieux en langue vernaculaire, au pire en langue morte. Une fois de plus, la politique étrangère de la France fait preuve d’angélisme. Notre époque est pleine de messages contradictoires, d’injonctions paradoxales. Elle fait de la francophonie l’une des priorités de sa diplomatie en tant que levier de sa politique d’influence dans le monde mais fait tout pour qu’elle soit battue en brèche sur l’ensemble des fronts internationaux. Et une fois de plus, Bossuet éclaire notre lanterne : « Dieu se rit de ceux qui maudissent les effets dont ils chérissent les causes ».
La rareté des exceptions. Il est vrai que les temps ont bien changé. Ce sont les non-Français qui sont les meilleurs défenseurs de la langue française. Au Maghreb, en choisissant la langue française les auteures revendiquent leur individualité. « Le français est le moyen pour elles de s’affirmer et de se libérer des carcans qui ont maintenu leurs mères dans un état d’infériorité… Cette période foisonnante a ouvert la voie à de nouvelles œuvres féminines au Maghreb… Les politiques d’arabisation au Maghreb ne sont pas parvenues à éliminer le français qui est aujourd’hui, n’en déplaise à certains, admis comme partie intégrante du patrimoine linguistique de ces pays »[3]. Pense-t-on que c’est avec le « globish » que l’on pense résoudre la « polycrise » que traverse le monde et non par le dialogue des cultures et des langues ? Sur le plan économique, en matière d’attractivité, la France perd de nouveau du terrain par rapport à ses principaux concurrents au fil du temps. Parler anglais dans le monde des affaires apparaît comme la seule garantie du succès !
Des habitudes particulièrement mortifères
Aujourd’hui, le mal est profond. Malheureusement, ceux qui devraient donner l’exemple sont les mêmes qui foulent au pied les nobles idéaux de la francophonie.
L’abandon de l’usage du français par les Français. Il y a des semaines où l’actualité ressemble à sa caricature. Les membres français de la commission européenne tiennent conférence de presse en anglais, langue qui est à la communication européenne ce que l’OTAN est à la défense européenne. Toutes les entreprises du CAC 40 suivent le mouvement. Alors qu’il est commissaire européen aux affaires économiques, Pierre Moscovici (ancien élève de l’ENA sorti dans un grand corps, la Cour des Comptes) adresse au ministre français des finances de l’époque, Michel Sapin (ancien élève de l’ENA) une lettre écrite dans la langue de Shakespeare pour lui signifier que la France ne respecterait pas les critères du Pacte de stabilité auquel elle a souscrit. Il est vrai que la liste des renoncements français à Bruxelles est impressionnante. Un chiffre en dit plus que de longs développements : 90% des textes produits par l’Union européenne sont en anglais alors qu’il existe officiellement deux langues de travail : le français et l’anglais. Où va-t-on ? Pour la première fois, le représentant de la France au concours de l’eurovision de l’édition 2016 chante en anglais pour renforcer ses chances de gagner. Il ne finira que sixième de la compétition.
L’abandon des instruments de promotion de la langue française. Au moment où la France devrait faire un effort tout particulier pour défendre les bastions de l’enseignement de la langue et de la culture françaises que sont les Instituts français, qu’apprend-on au fil des semaines et de mois ? Qu’elle vend ses bijoux de famille qu’il s’agisse de la Maison Descartes à Amsterdam ou du palais Clam Gallas à Vienne ! Parfois, la mobilisation de l’opinion permet de bloquer ce genre d’opérations imaginées par les crânes d’œuf de Bercy, comme ce fut le cas avec la Maison de France » sur le Kurfurstendamm à Berlin en 2013. Cette situation et les solutions à y apporter ne devraient-elles pas constituer le socle de notre diplomatie au lieu de la « diplomatie féministe » ? Ce que l’on détruit d’un trait de plume, ne se reconstruit pas en un jour. Au rythme où vont les choses, nous n’aurons plus qu’à prier Sainte Rita, l’avocate des causes désespérées.
Les facéties du sapeur Jupiter. Depuis sa prise fonctions à l’Élysée en 2017, Emmanuel Macron ne cesse de porter le coup de grâce à une francophonie « en état de mort cérébrale ». Les exemples de ses frasques linguistiques ne manquent pas. Il se plait à montrer qu’il maîtrise parfaitement l’anglais contrairement à ses prédécesseurs. Il en oublierait même qu’il est le président, d’un pays, la France dont l’article 2 de la Constitution du 4 octobre 1958 du Titre premier, « De la souveraineté » est ainsi rédigé : « La langue de la République est le français ». Ceci se passe de commentaires. Au lieu d’être l’ardent défenseur de notre belle langue, il en est le zélé fossoyeur.
Et cela quoi qu’il puisse dire le 30 octobre 2023 lors de son discours à l’occasion de l’inauguration de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts dans l’Aisne. Il y souligne l’importance de la langue française en tant que vecteur d’échange culturel, de dialogue et de diversité. Il conçoit cette initiative pour célébrer la langue française, pour encourager son utilisation et son rayonnement à travers le monde[4]. Quel superbe exercice d’hypocrisie jupitérienne ! Il se poursuit un an plus tard. Pour la première fois depuis 33 ans, la France accueille le 19ème Sommet international de la Francophonie les 4 et 5 octobre 2024 à la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts ainsi qu’au Grand Palais à Paris. À cette occasion, le Président de la République reçoit de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres et invités de l’Organisation internationale de la Francophonie, ainsi que des représentants de la communauté internationale et de la société civile, pour des moments d’échanges politiques, économiques et culturels en vue de « créer, innover et entreprendre en français »[5].
Paroles, toujours de belles paroles creuses ! Hier, parler français faisait chic, aujourd’hui cela fait plouc. Mieux vaut s’exprimer dans la langue bénie de la soumission à l’Oncle Sam et à ses affidés de la perfide Albion. Le tweet qu’Emmanuel Macron rédige à l’issue de son entretien avec Volodymyr Zelensky (en marge des funérailles du Pape François à Rome le 26 avril 2025), l’est en anglais. Pourquoi ? L’invitation lancée aux chercheurs américains de venir poursuivre leurs travaux en France souhaitée par le président de la République (mai 2025) est ainsi libellée : « Choose Europe for Science »[6]. Un autre jour (juin 2025), il utilise le néologisme « brainwasher ».
La meilleure illustration de l’échec patent de la Francophonie sous le règne d’Emmanuel Macron premier se situe au mois de mars 2025. Conjointement, le Burkina-Faso, le Mali et le Niger annoncent leur retrait de l’OIF. La messe est dite. Il est bien loin le temps de la Françafrique et de ses retombées positives, y compris en termes linguistiques, pour l’ancienne puissance coloniale. Et, l’on pourrait multiplier à l’infini la liste des avanies que notre Douce France subit, sans coup férir, au cours des dernières années[7].
LE PASSÉ D’UNE ILLUSION [8]
« Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre », dit un proverbe. Par maints égards, cette vérité mériterait d’être méditée par tant d’hommes de pouvoir qui ont du mal à descendre de leur Olympe. Et cela donne à la comédie du pouvoir une vérité inattendue. Le roi est nu. Une « certaine idée de la France », dont parle Charles de Gaulle, n’est pas une vision passéiste de la nation, mais un idéal rendu possible par la loyauté et le sacrifice. L’imagine-t-on un seul instant pris en flagrant délit de francophobie, lui qui dénonce en son temps le Volapuk ? Et c’est bien de cela dont il s’agit pour la défense de la langue mais aussi de la culture française. Le linguiste Claude Hagège estime qu’« imposer sa langue, c’est imposer sa pensée ». Et c’est bien de cela dont il s’agit de nos jours face à l’impérialisme de la langue anglaise dans tous les domaines d’activités en France et ailleurs. Nous avions caressé l’espoir que la victoire du « Brexit » ne permette de (re) découvrir le pluralisme d’une eurocratie soumise à l’emprise de l’anglais. Mais, nous voilà rassurés, tel n’est pas le cas : l’anglais tient toujours le haut du pavé au Berlaymont et au Justius Lipsius (les deux temples de la religion européenne). Aujourd’hui, force est de constater, à la lumière de faits objectifs, que la francophonie est morte, Macron l’a tuer !
Jean DASPRY
(Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, docteur en sciences politiques).
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Gabriel Bergounioux, Une langue comme les autres, mais avec une histoire à part, Le Monde, 21 mai 2016, p. 21.
[2] Nicolas Baverez, La francophonie, laboratoire du codéveloppement, Le Figaro, 15 décembre 2014, p. 21.
[3] Ruth Grosrichard, Au Maghreb, le français pour s’affirmer, Le Monde, 21 mai 2016.
[4] https://www.culture.gouv.fr/fr/regions/drac-hauts-de-france/actualites/villers-cotterets-inauguration-de-la-cite-internationale-de-la-langue-francaise
[5] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/10/04/xixe-sommet-de-la-francophonie-premiere-journee-a-villers-cotterets
[6] Mathilde Goanec, « Choose Europe for Science » : l’opération Potemkine de Macron sur la recherche française, www.mediapart.fr , 5 mai 2025.
[7] Alain Bentolila, Jean-Luc Mélenchon a autant de mépris pour la langue française que pour les langues créoles, Le Figaro, 27 juin 2027, p. 16.
[8] François Furet, Le passé d’une illusion, Calmann-Lévy/Robert Laffont, 1995.
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