Rien n’aurait été possible sans lui. Yvan était le maître de nos horloges et de tous les rouages qui ont permis à notre mouvement et à notre journal de se créer puis d’exister, parfois de subsister dans des épreuves dont nous avons perdu le compte.
Quand nous avons pris tous deux la décision de fonder notre propre organisation, c’est Yvan qui a préparé méthodiquement la rupture puis notre installation rue des Petits-Champs. C’est là qu’il a vécu, après avoir quitté son travail, dans un petit bureau encombré, longtemps enfumé. Lorsque nous nous sommes réparti les tâches, il a pris la plus mauvaise part, la plus dure, répétitive et indispensable : la tenue des fichiers, la comptabilité, l’administration du journal, le courrier, les relations avec l’imprimeur, l’organisation des réunions, la réception des visiteurs, la préparation des décisions… Il n’en participait pas moins aux analyses de la vie politique et aux débats sur les questions de fond. La richesse de sa bibliothèque personnelle, que peu ont aperçue, témoigne de l’ampleur de ses réflexions. Il n’y a pas eu, chez nous, d’opposition entre les “gestionnaires” et les “intellectuels”, ni de rivalité entre “Paris” et la “province” car c’est Yvan qui, de nous tous, connaissait le mieux nos abonnés et nos adhérents.
Dans l’enthousiasme des commencements, nous avons cru en un développement rapide, assurant un relatif confort gestionnaire. Il nous fallut subir des crises internes et affronter la mort brutale de quatre bons camarades et excellents amis – Marc-Henri Perrin, Michel Giraud, Arnaud Fabre, puis Michel Henra – qui étaient des permanents ou des semi-permanents, tous quatre beaucoup plus jeunes que nous. Yvan n’avait même pas besoin de dire qu’il fallait continuer, malgré les abandons et les disparitions. Il suffisait de le voir à sa table de travail, apparemment impassible, indifférent à la pauvreté de ses moyens d’existence, pour garder ou reprendre confiance.
J’étais particulièrement sensible à ce calme résolu. Yvan était mon ancien. Quand je l’ai croisé pour la première fois en 1960, en gardant, sans lui avoir parlé, un souvenir très précis de ce grand garçon rieur, Yvan était un militant confirmé, qui avait participé à l’assaut du siège du Parti communiste lors de la répression soviétique à Budapest et qui avait “fait” 1958. Plus tard, dans le courant des années soixante, j’ai apprécié son courage physique, admiré son audace et partagé pas mal de fous-rires.
Nous étions connus pour former un bloc insécable et ceux qui ont tenté de nous opposer en furent pour leurs frais. Cela ne m’empêchait pas de me poser des questions. De nous deux, j’avais la plus belle part : les voyages, les rencontres avec des personnalités, les émissions de radio et de télévision… Je n’ai pourtant jamais senti chez Yvan le moindre dépit, le plus léger soupçon d’agacement. Il y a peu de temps, j’ai fait part de ces remarques à Bernard Bourdin qui m’a répondu qu’Yvan ne pouvait éprouver la moindre jalousie, ni poursuivre d’autre ambition que la sienne, celle du travail bien fait, parce qu’il remplissait une fonction sacerdotale. Il y a des êtres, religieux ou non, qui s’accomplissent dans le plein dévouement, sans rechercher la moindre récompense, ni matérielle, ni symbolique. Yvan était l’homme d’un sacerdoce politique, hors duquel il était insaisissable : en soixante-trois ans de camaraderie puis d’amitié, jamais il ne me fit la moindre confidence. Il savait, mieux que personne, distinguer les domaines.
Nos camarades et les invités accueillis aux Mercredis de la NAR garderont le souvenir d’un militant exemplaire. Nous sommes quelques-uns à pouvoir ajouter qu’Yvan fut, dans les douleurs d’une très longue maladie, l’homme d’une résistance exceptionnelle. Résistance physique, morale et intellectuelle. D’hôpital en hôpital et dans sa maison de retraite, il travaillait sur son ordinateur, suivait l’actualité politique, donnait son avis lors des réunions du Comité directeur, qu’il suivait à distance. Jusqu’à la dernière semaine de décembre, Yvan m’a aidé à retrouver mes souvenirs pour le livre que je suis en train d’écrire et qui raconte, pour une grande part, notre commune aventure. Trois jours avant de mourir, épuisé par la souffrance, Yvan me demandait des détails sur nos activités. Et le 31 décembre, quand je l’ai vu pour la dernière fois, il évoquait notre chère Yolande.
Cher Yvan, une très ancienne parole résonne aujourd’hui plus fort que jamais : Il ne t’incombe peut-être pas d’achever la tâche, mais tu n’es pas libre de t’en désister”.
Bertrand RENOUVIN
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