Le plus grand rendez-vous diplomatique français est passé inaperçu dans les média. La conférence annuelle des ambassadrices et ambassadeurs était réunie à Paris les 9 et 10 janvier. Les discours d’Emmanuel Macron et de Jean-Noël Barrot ont disparu au milieu d’une actualité fournie, entre le Venezuela et l’Iran, l’Ukraine et le Groenland, le Mercosur et la dissolution. Aucun de ces sujets ne figurait d’ailleurs à l’ordre du jour des bilans et des perspectives dont ces réunions solennelles sont l’occasion.
Le président était très fier d’annoncer qu’il ne se livrerait pas cette année au tour d’horizon de l’état du monde, exercice auquel il sacrifiait chaque année. De ce fait son temps de parole serait divisé par deux. Il ne tint le podium que pendant 45 minutes. On peut se demander si en réalité il avait peu de choses nouvelles à dire, si plus fondamentalement il n’avait rien à dire du tout. Le propos était en effet de s’en prendre à une forme d’impuissance à laquelle notre diplomatie serait acculée. Son ancien premier ministre, Gabriel Attal, s’était exprimé dans le même sens quelques jours plus tôt : « certains semblent avoir intériorisé l’impuissance à agir et l’érigent au rang de doctrine… diriger, ce n’est pas commenter c’est agir. » Emmanuel Macron lui répond dans les mêmes termes. Il répète mais n’ajoute rien. « Agir » où sont les pistes, les idées, les moyens ?
Le monde brûle et nos ambassadeurs regardent. De deux choses l’une, ou ils se lamentent, ou ils s’agitent pour donner le change, mais personne ne les écoute plus. Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères et son administration – le Quai d’Orsay – excluant de « se coucher », ils n’ont qu’une issue : « la résistance ». Emmanuel Macron a été moins net que Jean-Noël Barrot. Il n’a parlé que d’ « agir », en ayant à la bouche des projets ambitieux, pour ne pas dire démesurés, pour 2026 : la France assurant la présidence du groupe du G 7, qui se réunira en sommet à Evian en juin prochain, Macron ne veut rien de moins qu’obtenir une réforme de la composition du Conseil de Sécurité, la plus vieille lune du multilatéralisme qu’on a déjà enterré maintes fois, comme si celle -ci était possible et si elle allait résoudre les questions de fond. Sait-il que ce sera sa dernière apparition à ce niveau de haute politique, à l’égal des plus grands, alors que Donald Trump devrait lui survivre encore deux ans ? Que peut faire Macron en un an qu’il n’a fait en neuf ? Macron a une idée, celle avec laquelle il avait déjà joué à l’été 2024 en essayant sans succès de se faire inviter en Afrique du sud pour le sommet des BRICS. L’Inde en exerce la présidence cette année. Macron aussitôt lui suggère de fusionner ou au moins de faire « lien » entre les BRICS et le G 7. Depuis qu’il l’avait accueilli au 14 juillet à Paris, Emmanuel Macron ne jure plus que par une alliance privilégiée avec l’Inde de Modi. Concepteur du multi-alignement, le ministre indien des Affaires étrangères était l’invité d’honneur de la conférence. Macron se rendra en Inde en février pour un sommet sur l’intelligence artificielle et il a invité Modi (et Merz, on se demande pourquoi ? Pourquoi pas Starmer ?) à la conférence Afrique-France prévue en mai à Nairobi, sans que l’on sache sous quelle forme, avec quel programme et quels objectifs. Son déni de réalité est désespérant.
La tonalité de Jean-Noël Barrot sur une heure était nettement plus sévère. Lui de vieille tradition familiale européiste, il est allé jusqu’à s’interroger sur la pérennité dans dix ans de l’Union européenne « telle que nous la connaissons » ! Il a osé réveiller (prérogative présidentielle du chef des Armées) la peur de la nuit nucléaire après la fin de tous les anciens traités de « réduction des armements ». Alors que le président s’était gardé de toute référence intellectuelle, son ministre a cité René Cassin, co-auteur de la déclaration universelle des droits de l’Homme, Paul Valéry pour répondre au déclassement « civilisationnel », enfin George Bernanos avec lequel il a conclu sur l’espérance, comme « un risque à courir », « je veux, a-t-il déclaré aux ambassadrices et ambassadeurs, le courir avec vous ». Les applaudissements ont été plus nourris que la veille avec le président.
Pourquoi cette différence ? Autant le président était hors-sol, autant le ministre suivait un discours plus construit, plus concret, plus proche des fonctionnaires, direction par direction, service par service, et, surtout dans la seconde partie, développant les thèmes chers aux Français, illustrant le thème de ces journées : « une diplomatie au service des Français » : ou comment la diplomatie répond aux préoccupations de souveraineté économique, de sécurité, de drogue, d’immigration, de santé, d’éducation, de climat. Jean-Noël Barrot a indiqué son souci de voir les diplomates aller plus à la rencontre des citoyens, certains se sont rendus en région, ce qui s’était déjà fait par le passé, mais qui semble avoir été remis au goût du jour, plus participatifs, plus interactifs. On comprenait mieux avec son exposé les enjeux de la guerre de l’information. Le quai d’Orsay a complètement rénové sa direction de l’information, jusqu’alors un peu trop laissée à l’amateurisme, en créant notamment un site « French Response » pour contrer toutes les « fake news » (nous sommes en plein « global ») qui nous ont fait tant de mal. Le monde d’hier est mort. Le ministre a eu la bonne idée de faire commencer celui-ci aux accords de Locarno dont pourtant le souvenir a été discret lors du centenaire en 2025 (1). L’ONU en 1945 puis la fin de l’histoire en 1990 ont continué sur la lancée d’origine. C’est bel et bien fini, dit le ministre. Le vieux monde est derrière nous. Quid du nouveau ?
Dominique DECHERF
(1) conclus le 16 octobre 1925, ratifiés le 1er décembre 1925, ont conduit à l’entrée de l’Allemagne à la Société des nations en septembre 1926 : le ministre français était Aristide Briand, l’allemand Gustav Streseman, le britannique Austen Chamberlain, l’italien Benito Mussolini.
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