Depuis plusieurs années, nous suivons avec une amicale attention la réflexion de Bernard-Henri Lévy, non sans la discuter parfois, mais en refusant de suivre ceux qui mêlent à leurs raisons trop de considérations passionnelles. Même si nous ne partageons pas toutes ses opinions, nous ne nous sommes jamais plaint qu’un intellectuel cherche à déranger les schémas et la bonne conscience de la classe politique, toutes tendances confondues. Encore faudrait-il que les excès polémiques ne nuisent pas à la pertinence des analyses d’un de ceux qui veulent nous donner à penser. Dans Paris-Match (1), Bernard-Henri Lévy part en guerre contre la gauche. C’est son droit le plus absolu et ce n’est pas ici que nous regretterons de voir s’affirmer une réflexion librement critique, en parallèle ou en convergence avec celle que nous avons esquissée. Nous demandons seulement que l’on pose les bonnes questions, que l’on ne se trompe pas d’adversaire, et que l’on ne combatte pas les moulins. Or, en proclamant que « le socialisme français n’est qu’un pétainisme », B.-H. Lévy ne répond pas à notre attente. Il brouille les cartes, lance un faux débat et en vient à accumuler les à-peu-près et les contradictions.
UNE NOSTALGIE JACOBINE ?
B.-H. Lévy est un déçu du socialisme. Lui qui a voté pour F. Mitterrand découvre aujourd’hui un régime de « régression » et d’« archaïsme ». Régression par rapport au libéralisme avancé ? Archaïsme qui viendrait après quel progrès, ou quelle modernité ? Notre polémiste ne le dit pas, et il est dommage que nous ne sachions pas d’où il parle. Du moins n’ignorerons nous rien de la nature de cet « archaïsme » : la France de Mitterrand est celle des « bérets, des bourrées, des binious », celle de la « latinité culturelle qui n’a de sens, en France, que dans le contexte maurrassien ». Nous avons trop démontré ces derniers mois, que ces accusations n’avaient aucun fondement, ni dans les textes, ni dans les actes, pour y revenir une fois encore. Ce qui frappe est la permanence de ce procès d’intention, et les références secrètes qu’il suggère : si tout effort de décentralisation est dénoncé comme un folklore douteux, comment ne pas songer qu’une nostalgie jacobine se cache derrière cette vertueuse dénonciation ? Ou alors que B-H. Lévy s’explique clairement. Mais il est trop pressé de brandir sa troisième preuve : le « corporatisme » qui prévalait au temps de la « Révolution nationale » et qui lui permet aujourd’hui de « humer » le « pétainisme ressuscité ». B.-H. Lévy néglige apparemment le fait que, de Closets aidant, le gouvernement a découvert l’été dernier la réalité catastrophique (théoriquement et pratiquement) d’un corporatisme dont il voudrait bien sortir. Mais peu importent les faits, puisque les mots sont là pour faire mouche ; et quand ils ne suffisent pas, de subtiles références sont utilisées pour renforcer l’effet. Car rien ne sert de dire que le pouvoir est « ancré à gauche » rétorque B.-H. Lévy à son interlocuteur : le socialisme, qui « s’entend merveilleusement à flatter les intérêts les plus bas » (par exemple en abolissant la peine de mort ?) reprend les thèses de la droite nationale dans son anticapitalisme même. La démonstration est simple : Drumont (pamphlétaire antisémite) était anticapitaliste. Donc tout anticapitaliste est disciple de Drumont. De là à dire que tout anticapitaliste est antisémite, il n’y a qu’un pas, que d’autres ont allègrement franchi. Mais alors, que penser des textes anticapitalistes de B.-H. Lévy (2) ? Vous ne savez plus où vous en êtes ? Ce n’est pas fini. Car ce régime pétainiste est laïcard, cet archaïsme de droite est en même temps un archaïsme de gauche, ce nationalisme quasi-fasciste est aussi un « soviétisme mou ». Vous ne comprenez pas ? C’est pourtant clair : sous Vichy, la France était patriote, antiallemande (tant que ça ?) et, dit Lévy, d’autant plus à l’aise, du coup, pour réaliser « un bon fascisme domestique…» Et, « sans comparer l’incomparable » , c’est la même chose aujourd’hui : sans que la présence de chars russes soit nécessaire, nous risquons de glisser vers le soviétisme. Donc ce pouvoir pétainiste, incarné par des hommes sans complaisance à l’égard de l’URSS, est soviétisant… Bon sang ! Mais c’est bien sûr la présence du Parti communiste ! s’exclame l’interlocuteur de B.H.L. Eh bien pas du tout : « le problème ce n’est pas le P.C. » explique Lévy qui pourtant, quelques lignes plus bas, décrit celui-ci comme un « escadron pur et dur attendant, l’arme au pied, le triomphe des forces de la Révolution mondiale ». Si telle est la réalité, comment affirmer que le P.C. n’est plus un « problème » ? Et comment prétendre que l’ambassade d’URSS à Paris « se considère déjà en terrain ami », quand deux colonnes plus haut, on a admis que les hommes au pouvoir sont irréprochables et n’ont jamais « manifesté la moindre complaisance vis-à-vis d’un empire extérieur » ? Comment, enfin, prétendre que le P.C. n’est plus un problème tout en le décrivant comme le « tuteur idéologique » du P.S. et comme l’axe principal de tout le jeu politique, la France étant le pays où « le principe même de l’activité politique est historiquement défini, structuré autour du pôle communiste » ?
CONTRADICTIONS ET INCOHÉRENCES
En trois pages, que de syllogismes grossiers, d’amalgames trop faciles, de contradictions insoutenables. Que de négligences et d’oublis. Le pourfendeur de « l’idéologie française », le défenseur courageux des droits de l’homme ne peut tout de même pas réduire la France à un pétainisme et à un soviétisme qui se fondraient (par quelle étrange alchimie ?) dans un tout monstrueux. D oublie trop de familles de pensée, trop d’aspirations, trop d’expériences qui, à droite comme à gauche, éclairent plus exactement les débats actuels que les références à Drumont et à la « Révolution nationale ». Comment oublier le poids du syndicalisme révolutionnaire dans la tradition anticapitaliste de la gauche ? Comment oublier Jaurès et Blum dans l’héritage du socialisme actuel ? Comment parler de la France actuelle, et de l’idée nationale en ce pays, sans dire un mot du gaullisme ? Comment négliger que l’enracinement est le titre d’un ouvrage de Simone Weil ? Comment négliger tout ce qu’a dit et fait Maurice Clavel, auprès duquel nous avons grandi, Bernard-Henri Lévy et nous-mêmes ? Faut-il décidément oublier l’essentiel, pour le seul plaisir d’épater le bourgeois de droite et de scandaliser le bourgeois de gauche ? Bernard-Henri Lévy, tu vaux mieux que ça.
***
1/ Paris-Match, 21 janvier 1983.
2/ Cf. La Barbarie à visage humain, Grasset, 1977.
Article publié dans le numéro 375 de « Royaliste », 3 février 1983.
0 commentaires