Désigné par le Caudillo, reconnu par un vote des Cortès, le jeune roi d’Espagne avait pour ambition de mettre en terme à la tragédie commencée en juillet 1936. L’établissement d’une société démocratique couronnée par la monarchie fut une pleine réussite, ternie par des défaillances personnelles qui condamnent Juan Carlos à un nouvel exil.
Le retour du tragique est un thème rebattu, qui donne à peu de frais l’illusion de la profondeur. Le tragique ne s’est jamais absenté de l’histoire, surtout pas en Espagne, surtout pas dans la monarchie espagnole. Dans ses Mémoires (1), Juan Carlos rappelle que la reine Isabelle II est chassée par la révolution de 1868. Exilée en France, elle a abdiqué en faveur de son fils Alfonso qui est rétabli sur le trône en 1875 pour y mourir de tuberculose dix ans plus tard. Après la régence de Marie-Christine de Habsbourg, Alphonse XIII devient roi à sa majorité, en 1902, pour y affronter une longue période de gouvernements autoritaires et de troubles politiques qui conduisent ce monarque soucieux d’éviter la guerre civile sur le chemin de l’exil en 1931. Le coup de force du 18 juillet 1936 déclenche une effroyable guerre civile au cours de laquelle le roi banni soutient les franquistes dans le vain espoir que leur Caudillo rétablira la monarchie. Avant de mourir – à Rome en 1941 – Alphonse XIII a désigné l’un de ses fils, seul rescapé d’une hémophilie qui affecte ses frères et sœurs, comme héritier de la couronne espagnole : Juan, comte de Barcelone, opposant résolu à Franco qui lui a d’ailleurs notifié, en 1943, son refus de restaurer la monarchie. Juan Carlos, qui naît le 5 janvier 1938 à Rome, est désigné trois ans plus tard prince des Asturies, héritier légitime de la couronne d’Espagne (2).
L’avenir dynastique est assuré mais les Américains, qui songeaient au comte de Barcelone pour remplacer Franco en 1945 décident que le Caudillo est un bon rempart contre le communisme quand commence la Guerre froide. Tout paraît figé pour des décennies. La fatalité semble s’acharner sur la dynastie espagnole mais “l’histoire est un anti-destin” (Marcel Conche) et des signes peu visibles, symboliques au sens le plus restrictif du terme, tracent peu à peu le chemin qui conduira à la sortie politique, ordonnée en ses débuts, de la tragédie espagnole.
Dans l’après-guerre et jusqu’à la mort de Franco, l’analyse dominante présentait le franquisme comme un bloc, que seule la gauche en exil ou œuvrant dans le souterrain, serait capable de détruire le moment venu. Or Franco n’est pas une brute fasciste. L’impitoyable chef de la “Croisade” national-catholique, qu’appuie une Phalange construite sur le modèle italien, est aussi un politique assez intelligent pour donner des gages aux Etats-Unis, assez lucide pour comprendre que son pouvoir dictatorial ne lui survivra pas. Le premier gage prend la forme d’une loi de succession approuvée par les Cortès puis par le référendum du 6 juillet 1947. Son article premier déclare que “L’Espagne, comme unité politique, est un Etat catholique, social et représentatif qui, en accord avec sa tradition, déclare se constituer en royaume”. L’article 2 désigne Franco comme chef d’Etat jusqu’à la fin de sa vie et précise que le Généralissime choisira lui-même son successeur. L’Espagne devient ainsi une monarchie sans roi (3), puis en attente de roi.
La rétrospective historique donne l’impression d’un chemin bien balisé vers l’incarnation dynastique de cette monarchie de droit qui demeure jusqu’à la mort du Caudillo une monocratie de fait. D’abord élevé en Suisse par un précepteur implacable et violent, le petit Juanito est envoyé en Espagne en 1948 à la demande de Franco. L’enfant n’a que dix ans quand il est accueilli à Villaverde près de Madrid par des messieurs en noir pour être conduit à une messe puis à son internat. Il sait qu’il est fils de roi et qu’il faut bien se tenir, travailler de manière exemplaire, fortifier son corps et rester prudent dans ses propos avec le Généralissime qu’il rencontre pour la première fois pendant l’hiver 1948. Les très intenses études scolaires et universitaires sont complétées, à la demande de Franco, par une formation au sein des trois académies militaires, de terre, de mer, et de l’air. En 1969, Juan Carlos reçoit le titre de prince d’Espagne créé par Franco et il sera nommé capitaine général des forces armées en 1975.
Telles sont les principales étapes d’un itinéraire qui semble lisse mais qui est une longue épreuve. Juan Carlos est un jeune homme constamment surveillé, en Espagne comme à l’étranger, dans ses études comme dans ses rares loisirs, qui doit contraindre son tempérament et qui est exposé à la propagande antimonarchiste de la Phalange. Le prince d’Espagne est de surcroît placé sous le regard de son père, qui voit son fils de mieux en mieux reconnu par la dictature qu’il combat, et sous celui de Franco qui peut changer d’avis et choisir un autre successeur, dans la famille royale ou parmi les phalangistes. Les succès obtenus à l’Université et au cours de sa formation militaire, son mariage avec la princesse Sofia de Grèce et la naissance de leurs trois enfants sont les moments heureux de cette lutte pour la reconnaissance de ses capacités et de son rang dynastique.
L’ordre de succession désigne le comte de Barcelone, qui avait dénoncé l’illégalité de la loi de 1947, celle-ci portant atteinte à l’essence de la monarchie espagnole. Mais Don Juan accepte que son adversaire prenne en charge l’éducation de son fils et comprend si bien la démarche du Caudillo qu’en juin 1969 il annonce à Juan Carlos sa prochaine désignation comme successeur. Et lorsque, le même été, Franco demande au prince d’Espagne s’il accepte, Juan Carlos assume le choix du dictateur “comme un devoir, une contrainte” et prie sa mère de prévenir le comte de Barcelone puisque Franco lui a interdit de le faire. Don Juan est tenté d’exprimer un désaveu public, y renonce sous l’influence de son épouse et comprend, après six mois de silence, que Juan Carlos n’a pas accepté sa charge pour “doubler” son père mais pour le service de la Couronne et de l’Espagne.
Les deux cents premières pages des Mémoires du roi exilé sont à lire comme une admirable leçon sur le principe de légitimité – sur la manière dont Juan Carlos construit sa propre légitimité politique dans l’incertitude mais avec une intelligence qui serait inutile sans une constante volonté. Le prince d’Espagne n’a jamais été le “fils de Franco” comme on le disait alors et il sera le roi de tous les Espagnols grâce au sacrifice du comte de Barcelone. Le droit dynastique n’est pas un absolu : un loi de succession est conçue pour le bien de l’Etat et si l’intérêt général demande que sa lettre ne soit pas respectée, il faut qu’elle plie devant une exigence supérieure.
Bien entendu, le rôle de Franco est décisif dans cette légitimation, qui concrétise l’échec politique du Caudillo et de son Movimiento nacional. Il n’a pas pu sortir de la guerre civile doublée d’une guerre de classe (4) qu’il a gagnées et fait durer jusqu’à sa mort. Il sait que le futur roi d’Espagne ne sera pas celui qui change tout pour que rien ne change mais au contraire l’homme qui va réconcilier les Espagnols, faire revenir ses ennemis socialistes et communistes, rétablir les syndicats et faire de la monarchie parlementaire le ferment de la démocratie.
Juan Carlos Ier n’a pas vécu son intronisation en novembre 1975 comme une délivrance, encore moins comme la jouissance que peut éprouver le vainqueur d’une élection présidentielle. Le chef du gouvernement, Carlos Arias Navarro, se voit “comme le représentant de Franco sur terre” et se refuse à tout changement avec le soutien de la Phalange. Des forces de gauche pourraient au contraire vouloir prendre leur revanche… L’ombre de la tragédie s’étend à nouveau sur le pays et celui qu’on appelle “Juan Le Bref” risque plus que sa vie : le basculement de l’Espagne dans une nouvelle guerre civile.
Le pire n’est pas toujours certain. Chef suprême des armées et président du Conseil des ministres, le roi mène une intelligente politique de nominations qui marginalise les franquistes. En compagnie de la reine, il voyage dans le pays en proie à une forte agitation sociale et politique. Grâce au chef du gouvernement, Adolfo Suarez et au président des Cortès, Torcuato Fernandez-Miranda, les Cortès votent une loi de réforme politique qui amorce la démocratisation de l’Espagne. Avec le soutien de l’Eglise catholique, qui oublie opportunément son adhésion à la cause franquiste, et grâce au sens des responsabilités des partis socialiste et communiste, la monarchie royale effectue avec un retard considérable la transition vers la démocratie que les monarchies parlementaires européennes avaient réalisée au XIXe siècle. Juan Carlos reconnaît volontiers les mérites de ceux qui l’ont accompagné pendant cette période périlleuse au cours de laquelle il a noué une véritable amitié avec le communiste Santiago Carillo. Mais c’est bien le roi seul, appuyé sur sa légitimité et sur son statut de chef des armées, qui a triomphé de la tentative de coup d’Etat du 23 février 1981.
La suite du règne, que je ne peux évoquer ici, constitue un manuel pratique de la conduite royale des affaires publiques en régime de démocratie parlementaire. Ce manuel devrait être étudié par tous les princes héritiers, y compris les pages qui évoquent les complaisances, les erreurs et les fautes qui provoqué l’abdication du roi le 18 juin 2014 et qui le maintiennent dans la solitude de l’exil. Un homme peut-il s’imposer de dures contraintes dès avant l’adolescence et subir une tension permanente sous le regard de tout un peuple ? Nul ne peut passer sa vie dans une armure mentale et morale et résister sans jamais faillir aux séductions mondaines.
Se sacrifiant pour son fils, le comte de Barcelone avait renoncé à la couronne en mai 1977. Dix-sept ans plus tard, c’est Juan Carlos qui se sacrifie et qui est sacrifié aux intérêts supérieurs de la nation, qui se confondent avec ceux de la monarchie tant que les Espagnols n’en auront pas décidé autrement. Il suffit de comparer l’exil du roi émérite, jamais condamné par la justice, au spectacle donné par un ancien président multirécidiviste après vingt jours de prison pour saisir que la sacralité du chef d’Etat tient à ce qu’il est capable de tous les sacrifices. C’est cette grandeur tragique que le peuple espagnol reconnaît et salue, en accueillant avec une immense faveur les Mémoires de l’homme qui a été l’agent de sa libération.
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1/ Juan Carlos Ier d’Espagne, avec la collaboration de Laurence Debray, Réconciliation, Mémoires, Stock, novembre 2025.
2/ Cf. l’excellente biographie de Laurence Debray, Juan Carlos d’Espagne Perrin, février 2013.
3/ Cf. Edouard de Blaye, Franco ou la monarchie sans roi, Stock, 1974.
4/ Cf. Paul Preston, Une guerre d’extermination, Espagne 1936-1945, Belin, octobre 2016.
Article publié dans le numéro 1318 de « Royaliste » – 22 février 2026
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