Régis Debray, écrivain combattant

Mai 3, 2026 | Res Publica | 0 commentaires

 

 

Deux journées consacrées à Régis Debray se sont tenues les 16 et 17 décembre 2025 sous l’égide de la Fondation Res Publica. L’œuvre de cet écrivain combattant qui réfléchit “tous azimuts” a pu être présentée dans sa diversité et sa belle unité par ses vieux amis et par de jeunes commentateurs.

Régis Debray est à l’opposé de l’intellectuel engagé, dont Jean-Paul Sartre a laissé le périssable souvenir et qui a pris depuis quelques décennies la figure charlatanesque de Bernard-Henri Lévy. Régis appartient à la lignée des écrivains combattants, celles de Marc Bloch, de Jean Cavaillès, de Vladimir Jankélévitch, d’André Malraux. Tandis que les intellocrates refaisaient la guerre civile espagnole et la Résistance dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés, Régis Debray s’entraînait au maniement d’armes à Cuba avant d’aller combattre aux côtés du Che en Bolivie. Célèbre lorsqu’il était prisonnier à Camiri, discret lorsqu’il apporta son concours aux Afghans en lutte contre les Soviétiques, puis ses qualités militaires face aux Contras du Nicaragua, le combattant n’a cessé d’écrire, effaçant les frontières artificielles entre la pensée et l’action.

Tenues sous la présidence souriante de Didier Leschi dans la belle salle des conférence de la Bibliothèque nationale, les Journées de décembre ont permis de prendre la juste mesure d’une œuvre ni prolifique, ni proliférante comme on le dit trop souvent, mais d’une remarquable cohérence intellectuelle et d’une rare franchise dans le récit des aventures personnelles. Consacrées aux aspects littéraires de l’œuvre, à la médiologie, aux relations internationales, aux modalités du Politique, les tables rondes (1) n’étaient pas seulement intéressantes mais, pour nous, riches de souvenirs : ceux d’un demi-siècle de rencontres, de débats et de causes communes. Ensemble, nous étions avec François Mitterrand, puis avec Jean-Pierre Chevènement pendant la campagne de 2002 et nous sommes restés, comme lui, avec De Gaulle. Nous comptons parmi les héritiers du gaullisme de gauche, Régis se définit comme un “gaullisme d’extrême gauche” et les nuances qui peuvent nous distinguer dans notre relation à la nation et à l’Etat – à la République – ne nous empêchent pas d’exprimer les mêmes refus et les mêmes espérances.

Comme il se doit, la première table ronde portrait sur le sacré, la République et la Nation. Dans son intervention, Jean-François Colosimo a souligné le rôle fondamental de la Critique de la raison politique (Gallimard, 1981) qui rompait avec l’air du temps et avec l’idée qu’on se faisait alors de son auteur. Régis Debray expliquait que le sacré est la condition décisive de l’existence de la société : la croyance, avec ses rites, ses symboles et sa référence à l’invisible est ce qui permet de souder les groupes humains. Le constat vaut pour la société laïque qui vénère son drapeau tricolore, ses Grands hommes rassemblés au Panthéon et ses fils tombés à champ d’honneur…

Pour comprendre cet état de fait, Régis Debray a mobilisé le concept d’incomplétude selon Gödel. Ce célèbre logicien énonce qu’une théorie élaborée à partir d’un système formel et contenant l’arithmétique comportera forcément une proposition indécidable, qu’on ne peut ni démontrer ni infirmer, comme l’a rappelé le mathématicien Jean-Yves Chevalier dans son exposé. Ce qui est clos est donc ouvert, explique Régis Debray répondant par avance à toutes les formes d’identitarisme et de citoyenneté mondiale : “Il n’y a pas de système organisé sans clôture, et aucun système ne peut se clore à l’aide des seuls éléments intérieurs à ce système”.

Les enjeux de civilisation et les relations internationales sont au cœur de la réflexion militante de Régis Debray, étudiée lors de la deuxième table ronde avec des interventions d’Anne Rosencher, Dominique de Villepin, Christophe Ventura, Jérôme Fourquet… L’auteur de La puissance et les rêves (Gallimard, 1984) et des Empires contre l’Europe (Gallimard, 1985) – deux ouvrages classiques à relire – a su faire vivre la pensée gaullienne alors que la plupart, à gauche comme à droite, étaient décidés à la liquider. Puis il a osé faire l’éloge des frontières et fustiger l’américanisation à l’époque de la “mondialisation heureuse” et de l’évidence atlantiste. N’oublions pas que Régis Debray a résolument contesté, dans un livre paru voici douze ans, “…ce mot-valise d’Occident, une notion bien-pensante autant que mal pensée et toujours de mauvaise foi puisqu’elle n’est pas ce qu’elle est et est ce qu’elle n’est pas” (Que reste-t-il de l’Occident ? dialogue avec Renaud Girard, Grasset, 2014).

Quant à la médiologie, objet de la troisième table ronde, nous avons eu le privilège d’assister, en direct, à la naissance d’une discipline, théorisée et enseignée par Régis Debray. Pour nous, cet événement épistémologique était d’autant plus passionnant à suivre que nous faisions, avant la publication du Cours de médiologie générale (Gallimard, 1991), de la médiologie sans le savoir. Ceci d’une double manière. Le domaine politique est un système de médiations plus ou moins bien agencées ; l’action militante n’existe pas sans des appareillages techniques qui assurent la transmission des idées. Dans l’ensemble des dispositifs symboliques et matériels, les médias ne sont pas au centre du dispositif mais dans ses marges puisque le propre des médias est de ne rien médiatiser, ou si peu de choses. Nous sommes en train de vivre une crise des médiations. Quand les rites patriotiques sont interdits aux simples citoyens, quand la symbolique nationale est détournée par des personnages égocentriques, il est essentiel de relire Régis Debray pour comprendre à quel point nous sommes aujourd’hui privés de sacralité.

Nous l’avons souvent dit : il existe depuis le XVIe siècle un parti des Politiques qui est celui de l’Etat et du royaume puis de l’Etat et de la nation. C’est un parti informel, structuré par les principes de légitimité et de souveraineté, orienté par l’intérêt général. De Gaulle prit la tête de ce parti en juin 1940. Régis Debray s’y est inscrit dans sa prison de Camiri pour ne plus le quitter, sans renoncer à sa vision de la France qui n’est pas tout à fait celle du Général. A demain De Gaulle, lança-t-il en 1990 (2) pour conjurer les dérives qui nous ont fait basculer dans l’oligarchie. En saluant le Général, nous disait-il, “vous saluerez d’avance tous les imprévisibles qui, sur notre champ de cendres, feront lever des vivants”. A tout de suite, Régis !

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1/ Les enregistrements sont en cours de diffusion sur la chaîne YouTube du Vent se lève.

2/ Editions Gallimard, mai 1990.

Article publié dans le numéro 1323 de « Royaliste » – 3 mai 2026

 

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