L’alimentation est souvent l’enjeu de batailles politiques. Les actuelles polémiques sur le cochon à l’honneur dans les banquets du Canon français et sur les chaînes qui vendent du poulet grillé sont surtout le signe d’un profond mépris de caste.
Célèbre pour sa gastronomie, la France n’est pas un pays de gastronomes. Le fait, archiconnu, ne relève pas du paradoxe. Les Français ont inventé la notion de malbouffe mais on aurait tort de croire que le phénomène a surgi de la société de consommation. A la prétendue Belle Epoque, les ouvriers se nourrissaient de charcuterie, de pain et de vin, et les soupers des paysans pauvres se limitaient à une épaisse soupe de légumes et à une tranche de pain. Il reste que la gastronomie est un facteur important de prestige national, dont nous sommes fiers même si nous n’avons pas accès aux restaurants étoilés. La promotion de notre art culinaire est consensuelle alors que les batailles politiques se succèdent dans les secteurs plus familiers de l’alimentation et de la restauration.
Au milieu du siècle dernier, les militants communistes refusaient de boire du Coca-Cola, produit typique de l’impérialisme américain. Mais le Parti communiste a très vite perdu la bataille des sodas et c’est la gauche tout entière qui a capitulé, souvent sans combattre, sur le front de la restauration rapide. Au beau milieu des Trente Glorieuses, le jambon-beurre avalé au comptoir, avec un œuf dur en entrée et une bière pour finir, a peu à peu cédé devant l’offensive des hamburgers servis dans les fast-foods.
Malgré les efforts de José Bové démontant un McDonald’s en 1999, l’américanisation n’est plus guère contestée. Bourgeois et prolétaires, gauchos et droitards, jeunes et vieux vont au McDo sans songer à l’impérialisme américain dont la victoire est totale sur ce plan : avec 1 500 McDo implantés sur le territoire national, nous occupons dans ce groupe la deuxième place sur le marché mondial.
Sans tenir compte de la triomphale invasion du hamburger, l’extrême droite a bataillé contre les kebabs, dénoncés plus ou moins ouvertement comme signes de l’islamisation de la société française. Si l’on pose comme principe que celui qui mange un aliment prend les traits politiques et culturels de celui qui l’a cuisiné, il faut avant tout dénoncer l’italianisation de la France. Alors que le nombre des kebabs n’a pas bougé depuis dix ans – 9 500 établissements – on compte 15 000 pizzerias dans notre pays. Mais voici qu’une nouvelle bataille s’engage sur les chaînes de restauration rapide centrée sur le poulet grillé.
Le conflit a éclaté à Saint-Ouen-sur-Seine, où le maire socialiste, Karim Bouamrane, s’est opposé à l’installation de l’enseigne Master Poulet. Le maire mélenchonien de Saint-Denis, Bally Bagayoko a répliqué que l’attaque menée contre Master Poulet relevait du mépris de classe et d’un acharnement teinté de racisme.
Les éditorialistes se sont emparés de l’affaire, des voix de droite ont clamé que le poulet est hallal et qu’il provient de l’étranger, tandis que La France insoumise mobilisait ses troupes pour la défense de Master Poulet. Droite unie contre gauche divisée : l’issue de la bataille est incertaine sur le front politique.
Dans les rues, ce combat de coqs autour du poulet n’a pas grande importance. On regarde dans son porte-monnaie et le poulet pas cher est plébiscité : Master Poulet propose un poulet entier à 7,5 euros, un demi-poulet à 4 euros, une cuisse à 2,50 alors qu’un poulet en rôtisserie coûte entre 10 et 16 euros. Contrairement à ce qui est affirmé, ce ne sont pas seulement les jeunes de cités qui consomment du poulet grillé pas cher mais aussi des étudiants et certaines familles qui parviennent ainsi à sauver le traditionnel poulet dominical. Quant à l’importation de volailles bas de gamme, elle pose un problème général et il faudrait aussi s’interroger sur ce que l’on consomme dans les petits restaurants traditionnels. Les huit millions de personnes en situation de précarité alimentaire n’ont pas d’autre choix que d’aller là où c’est le moins cher.
Le second conflit du printemps porte sur les banquets organisé par le Canon français. En avant-garde de la gauche, La France insoumise fustige une manifestation d’extrême droite, et le recteur de la mosquée de Paris a dénoncé ces banquets qui excluraient une partie de la population parce que du cochon y est servi. La participation financière de l’extrême droite n’est pas douteuse, mais le professeur Loïc Steffan a montré dans une remarquable étude (1) que nous n’étions pas devant une démonstration militante. Ces banquets constituent un phénomène sociologique d’affirmation identitaire qui se déroule dans les rires et les chansons. On peut certes y entendre des propos racistes, comme d’ailleurs au café du coin. On mange du porc et on tartine du pâté sur du pain de campagne en donnant à de nombreux artisans l’occasion de prouver leur savoir-faire avec le sentiment de retrouver la France de toujours. C’est cette même effervescence festive qu’on retrouve dans les fest noz et dans toutes les fêtes traditionnelles, du Nord au Sud du pays.
Comme l’explique Loïc Steffan, le véritable paradoxe du Canon français c’est que le désir de réenracinement est comblé par une opération marketing très rentable qui consiste à vendre de la nostalgie paysanne sous la forme d’un banquet à 79,99 euros le couvert. C’est le même business model qui a engendré le succès de Puy-du-Fou.
Tandis que tout une gauche donne des leçons de morale sans se soucier des conditions d’existence de millions de citoyens appauvris et déracinés, l’extrême droite affairiste exploite la nostalgie d’un passé reconstitué. Comment s’étonner des défaites d’une gauche qui s’est coupée de l’histoire nationale, y compris celle des mentalités, en même temps que de la sienne ?
BR (avec Ludmilla PETROVA)
(1) Cf. sur ce blog l’étude de Loïc Steffan, 9 mai 2026.
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