La conjonction de plusieurs facteurs de crise vient alimenter les peurs individuelles et collectives. Les dirigeants politiques n’y répondent que par des postures qui augmentent leur discrédit, dans un climat général de dépolitisation. La campagne présidentielle se présente sous un jour anxiogène.

La France a peur ! Tels furent les premiers mots du présentateur de TF1, Roger Gicquel, au soir du 18 février 1976. Le pays était alors sous le choc de l’affaire Patrick Henry, arrêté la veille pour avoir enlevé et tué un enfant de sept ans, Philippe Bertrand. On croit se souvenir d’une formule grandiloquente, conçue pour stimuler l’émotion populaire et faire monter l’audimat. Bien au contraire, Roger Gicquel s’était empressé de dire qu’il fallait combattre le sentiment de peur, “parce qu’on voit bien qu’il débouche sur des envies folles de justice expéditive, de vengeance immédiate et directe…”.

Après la découverte du corps martyrisé de Lyhanna, âgée de 11 ans, les Français saisis d’horreur n’ont pas crié à la vengeance, mais demandé justice puis, devant les “dysfonctionnements” révélés, demandé des comptes à l’institution judiciaire.

Les citoyens indignés ont alors assisté à une double manœuvre de défausse. Celle d’Emmanuel Macron déclarant depuis le Monténégro qu’il avait donné tout l’argent nécessaire, comme s’il était l’ordonnateur de dépenses publiques. Celle de Gérald Darmanin reprochant aux procureurs de ne pas lire ses instructions. Dans le chaos du commentaire médiatique, qui a comme d’habitude fait monter la tension, on a entendu que 70 000 dossiers concernant des mineurs étaient en souffrance et que, selon le Garde des Sceaux qui n’a pas eu le courage de démissionner, ces dossiers seraient réexaminés avant le 14 Juillet, sinon “personne ne partira en vacances”. Comme si les magistrats accablés de travail étaient des élèves paresseux et indisciplinés. Les manifestations qui ont eu lieu le 10 juin devant les palais de justice ont montré l’ampleur de la colère, qu’on ne calmera pas en la dénonçant comme populiste.

La colère ne retombera pas parce qu’elle marche avec la peur. Une peur ancienne, multiforme, à tous égard justifiée, qui va hélas grandir dans les prochains mois. Il y a la peur, latente, des attentats terroristes. Il y a, dans une partie notable de l’opinion, la peur de la submersion migratoire et, chez d’autres Français, la peur du fascisme. Que ces peurs soient plus ou moins fantasmées ne les empêchent pas d’exister et il faut en tenir compte. Il y a la peur de la guerre, alimentée par les conflits en cours et stimulée par les propos irresponsables qu’on entend sur les chaînes d’information en continu, toujours prêtes à cultiver l’angoisse pour augmenter leurs recettes publicitaires. Il y a la peur des conséquences économiques de la guerre en Orient, amplifiée par le spectacle d’un Trump empêtré dans le piège iranien. Peur de l’inflation qui commence à galoper. Peur des pénuries, qu’on commence à annoncer dans la grande presse. Peur d’un appauvrissement qui va s’ajouter aux difficultés et aux misères déjà éprouvées. Il faut y ajouter la peur des parents pour leurs enfants – peur de la drogue, de l’alcool, des pédophiles – et la peur des enfants, qui vivent, à l’école dans une ambiance anxiogène aggravée par les réseaux sociaux.

Face à toutes ces peurs, l’Etat devrait se présenter en rempart et en garant de la poursuite d’un projet politique capable de surmonter les crises actuelles et à venir. Or l’Etat s’est affaibli, la crise politique tourne à la crise de régime et la campagne présidentielle est en elle-même source d’angoisses. Les sondages, qui influent sur l’opinion publique faut de pouvoir la mesurer, présentent aujourd’hui un duel de second tour qui opposerait Edouard Philippe et Jordan Bardella. Une taille alternative est en elle-même angoissante. Certes, les deux personnages ont leurs partisans, plus ou moins enthousiastes. Mais de très nombreux électeurs votent contre celui qu’ils estiment être le pire des deux candidats. Mais voter Bardella contre Edouard Philippe, c’est voter pour un ignorant et un incapable en période de crise multiforme. Et voter Edouard Philippe contre Bardella, c’est voter pour un clone de Macron, qui veut durcir le néolibéralisme qui est la cause de la protestation populiste. Faut-il voter pour la cause contre la conséquence, ou pour la conséquence contre la cause ?

On peut bien sûr envisager d’autres types de duel, mais ils ne seront pas plus satisfaisants. Ceux qui tentent de se présenter sont en ce moment en guerre contre leurs rivaux immédiats : Laurent Wauquiez contre Bruno Retailleau, Jean-Luc Mélenchon contre tous les candidats possibles de la gauche modérée. On peut aussi rêver à un candidat providentiel, homme ou femme, de droite ou de gauche. Mais le sauveur potentiel tarde à se mettre en marche alors que la campagne électorale a déjà commencé. Rappelons aux amateurs que la recherche des parrainages est une très rude épreuve…

Ces manœuvres et ces contre-manœuvres occupent à plein temps les états-majors qui ne se rendent pas compte que la prochaine campagne présidentielle ne ressemblera à aucune autre. A cause de la conjonction des peurs. A cause du chaos géopolitique et de ses conséquences économiques et sociales. A cause du désespoir politique qui grandit. A cause de la crise de régime que les élections présidentielle et législatives risquent de ne pas résoudre.

Devant un Macron toujours bavard et impuissant, ceux qui n’ont jamais rien compris et toujours tout raté – faute de récuser le néolibéralisme – se préparent pour un classique combat de gladiateurs. Ils ne voient pas que, dans la foule qui les observe, beaucoup ont déjà le pouce baissé.

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Article publié dans le numéro 1326 de « Royaliste » – 14 juin 2026

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