Dans la France des Lumières, deux ecclésiastiques, Etienne Bonnot de Condillac et Gabriel Bonnot de Mably, édifient une œuvre considérable, à la fois philosophique, historique et politique. A partir de celle-ci, les deux frères forment le projet d’une “démocratie tempérée” inscrite dans le cadre d’une monarchie républicaine.

Que pense-t-on à la veille de la Révolution de 1789 ? On cite, à raison, Montesquieu et Rousseau qu’on ne cesse d’étudier. On évoque rarement Condillac (1714-1780), classé comme philosophe “sensualiste” et présenté comme l’ancêtre du libéralisme politique à la suite de John Locke. L’abbé Mably (1709-1785) est quant à lui désigné comme théoricien de l’égalité et précurseur du communisme – ce qui lui a valu d’être très partiellement publié aux Editions sociales dans la collection Les classiques du peuple. Il s’agit là de mésinterprétations plus ou moins militantes, auxquelles Edern de Barros, jeune universitaire spécialiste des Lumières, oppose un savant démenti. Une lecture minutieuse de l’ensemble des œuvres des deux frères lui permet d’établir l’unité d’une démarche intellectuelle qui frappe par son ampleur et par sa cohérence (1).

Cette démarche est d’abord philosophique. L’intention de Condillac est de refonder les connaissances sur l’expérience sensible contre les systèmes qu’il juge abstraits – par exemple la scolastique, le cartésianisme, le spinozisme. Il ne s’agit pas d’une pensée “sensualiste” mais d’un combiné d’empirisme et de rationalisme : la nature humaine n’est pas une donnée immédiate mais l’effet d’une reconstruction critique qui doit tenir compte de la condition historique de l’homme. Mably applique cette philosophie empirico-rationaliste à l’histoire, dans un souci de véracité qui l’oppose à Voltaire, regardé comme un sophiste moderne sacrifiant la vérité au style. Pour les deux frères, l’histoire est un “cours de morale et de législation” qui s’appuie sur une doctrine critique du droit naturel ordonnée autour du déisme, de la sociabilité naturelle, de l’égalité et de la volonté de se conserver, qui est indissociable du désir de liberté. “En somme, écrit Edern de Barros, leur théorie du droit naturel réconcilie tout à la fois la perspective subjective épicurienne de l’utilité privée et la perspective générale stoïcienne de l’amour du bien commun par la recherche des moyens de cultiver la sociabilité, c’est à dire la vertu ou les qualités sociales”.

Il faudrait encore expliquer comment Mably et Condillac lisent Aristote et Cicéron, le rapport entre leur pensée et celle de John Locke (1632-1704), leur critique de Thomas Hobbes (1588-1679) mais je dois me limiter à souligner la puissance d’une réflexion commune, pleinement investie dans les débats du siècle des Lumières et résolument tournée vers un projet de transformation politique. Cette démocratie tempérée à laquelle les deux frères aspirent est le point d’aboutissement d’une vaste enquête historique qui commence avec les prétendus “sauvages” de sociétés premières qui connaissent déjà un mode de souveraineté partagée entre le peuple et les magistrats. L’enquête se poursuit à Sparte où, selon Mably, la démocratie était tempérée par le gouvernement monarchique et l’aristocratie, l’égalité étant assurée par la loi agraire de Lycurgue. La République romaine est moins parfaite car le peuple n’y est pas souverain.

C’est surtout l’histoire de France et de son engendrement à partir des conquêtes franques qui retient la très savante attention de Condillac et Mably. Les deux frères font l’éloge du gouvernement des Francs, qui, selon eux, n’ont pas dominé les Gaulois mais favorisé le mélange des peuples et qui concevaient le roi comme le premier magistrat de la République. Tous deux s’opposent ainsi aux thèses germanistes du comte de Boulainvilliers qui célébrait la conquête franque pour faire valoir les droits de la noblesse. Ils rejettent aussi les thèses romanistes de l’abbé Dubos établissant une filiation entre la monarchie française et l’Empire romain. Condillac loue la démocratie tempérée des Germains, qui tenaient des assemblées – le Champ de Mars – pour délibérer des lois et pour désigner les chefs chargé de rendre la justice. Le chef de conseil avait pour fonction d’exécuter la volonté générale, non de dominer la collectivité. Ce modèle avait décliné après Clovis mais Condillac et Mably, au rebours de l’historiographie courante, ne voient pas en Charlemagne un empereur à la mode romaine mais le restaurateur de la démocratie tempérée.  Les deux frères louent le monarque qui rétablit les assemblées permettant à la noblesse et au clergé de participer à l’activité législative tandis que les missi dominici recueillent les vœux des assemblées locales tout en assurant l’unité du territoire. Edern de Barros consacre un chapitre à “la République démocratique et fédérative de Charlemagne” regardée comme l’une des modalités du régime mixte opposée à la monarchie d’Ancien régime. Au rebours du despotisme de Charles Martel, Charlemagne est un monarque qui se rend à l’assemblée seulement s’il y est invité, pour s’y comporter comme un médiateur. Les enjeux du XVIIIe siècle sont au cœur de l’œuvre des deux frères, qui contestent le sacre de Pépin Le Bref, venant mêler le spirituel et le temporel selon un “principe absurde, extravagant” (dit Condillac) qui est une invitation au despotisme. Une invitation seulement car Pépin Le Bref est élu avant d’être sacré et, à la veille de sa mort, il fait reconnaître par les grands seigneurs le partage de son royaume entre ses deux fils. Le couronnement de Charlemagne est tenu pour négligeable par les deux frères, qui affirment que le pape déposa par surprise la couronne sur la tête de Charlemagne sans rien ajouter au pouvoir effectif de ce monarque républicain. Après la mort de celui-ci et le partage de l’empire, le pouvoir passe aux seigneurs et le gouvernement des fiefs est défini par Mably comme une “tyrannie épidémique”.

Au sortir de l’anarchie féodale, écrivent les deux frères, le mouvement municipal du XIIe siècle fait renaître l’esprit républicain mais la première réunion des Etats généraux par Philippe Le Bel en 1303 est un échec provoqué par les manœuvres du roi et par la division des trois ordres. Pendant la Guerre des Cent Ans, l’ordonnance du 28 décembre 1355 fait renaître l’espoir démocratique puisqu’il s’agit d’un traité entre le roi et la nation, qui permet de financer la guerre par la gabelle et par un impôt sur les ventes, au prix d’une limitation du pouvoir royal en matière monétaire et fiscale. Les Etats généraux de 1356 manifestent sous la conduite d’Etienne Marcel une opposition résolue au pouvoir royal, alors incarné par le Dauphin Charles, fils de Jean Le Bon prisonnier des Anglais. Mais la demande de libération de Charles le Mauvais provoque la rupture des négociations et la dissolution des Etats généraux. A nouveau convoqués en février 1357, ils sombrent dans l’anarchie résultant de l’alliance entre Etienne Marcel et Charles le Mauvais. L’année suivante, l’autorité royale réaffirme ses prérogatives et ne cesse de s’étendre malgré les vicissitudes politiques, avec Charles VII et Louis XI.

Mably estime qu’en France les Etats généraux sont issus d’une alliance entre la monarchie royale et la bourgeoisie, qui les empêche d’affirmer leur souveraineté. C’est le contraire en Angleterre, où l’alliance de la bourgeoisie et des barons a permis de limiter le pouvoir royal par l’instauration d’une monarchie parlementaire : la Grande Charte de 1215 est regardée comme une “boussole” républicaine qui définit les droits et qui exprime “l’esprit général de la nation”. Cependant, Mably observe que la Magna Carta est une référence pour les Français, non un modèle car le Parlement anglais n’est que partiellement législateur.

La révolution de 1215 n’a certes pas permis de pacifier durablement la vie politique anglaise mais Mably et Condillac restent partisan de la monarchie parlementaire face aux tentatives religieuses de démocratie radicale. “Une République de Quakers n’est qu’une République d’imbéciles qui, en outrant la morale, la détruit”, écrit Mably, qui blâme Cromwell d’avoir aboli la royauté au lieu de limiter la prérogative royale. Très critiques à l’égard d’un régime politique qui a vu le renforcement du pouvoir royal depuis la fin du XVIIe siècle, les deux frères lui préfèrent le modèle suédois. Héros de la lutte contre le Danemark de Christian II, le premier roi de Suède, Gustave Vasa, fonde sa légitimité sur le consentement populaire mais ses successeurs basculent dans l’absolutisme. C’est après la mort de Charles XII en 1718 que la Suède se donne une monarchie constitutionnelle qui se présente sous la forme d’un régime mixte dans lequel la Diète, qui représente la souveraineté de la nation, est indépendante d’un pouvoir royal privé de veto. Mably souligne que “la royauté héréditaire est même un avantage pour la nation, car elle contribue à assurer l’égalité entre les familles nobles, et les tient dans la subordination”. En 1772, avec l’appui de l’aristocratie suédoise et des Physiocrates français (2), Gustave III brisera la dynamique républicaine par un coup d’Etat autoritaire conforme à l’idéal de despotisme légal des Économistes…

Quant à la France, Mably et Condillac combattent les défenseurs du parlement : pour lui, les cours souveraines ont favorisé l’absolutisme et ne peuvent représenter la nation. Elles ont au contraire contribué à l’effacement des Etats généraux et n’ont jamais opposé qu’une “résistance molle” à l’autorité royale puisqu’elles s’affirment consubstantielles à la monarchie. Le 3 mai 1788, trois ans après la mort de Mably, le parlement de Paris reconnaît enfin “le droit de la nation d’accorder librement les subsides par l’organe des états généraux régulièrement convoqués et composés”…

Partisans d’une représentation nationale dotée de la puissance législative, les deux frères estiment que celle-ci doit s’exercer dans le cadre d’un “gouvernement libre” qui peut être une république mais qu’il vaut mieux concevoir sous la forme d’une “monarchie modérée”. Celle-ci est à la jonction de l’idéal monarchique et de l’idéal républicain par le moyen du régime mixte dont il ont suivi les esquisses au fil de l’histoire européenne.

A la veille de la Révolution, la monarchie reste conçue comme l’une des modalités de la République. Les circonstances conduiront à établir après 1792 une opposition radicale entre République et Monarchie, que le mouvement de notre histoire institutionnelle viendra résorber.

***

1/ Edern de Barros, Condillac et Mably, Deux frères théoriciens d’une démocratie tempérée, Editions Mare et Martin, octobre 2025.

2/ Cf. sur mon blog l’évocation du combat de Mably et Condillac contre les Physiocrates.

Article publié dans le numéro 1330 de « Royaliste » – 10 octobre 2026

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