Dieu désenchanté ? Un débat entre Bernard Bourdin et Marcel Gauchet

Oct 23, 2026 | Références | 0 commentaires

 

Alors que le Pape venait de quitter la France au terme d’un séjour mémorable, se tenait à l’Institut catholique de Paris un débat sur les défis de la sortie de la religion. Marcel Gauchet et Bernard Bourdin ont confronté leurs analyses, dans leurs convergences et leurs fructueuses divergences.

Tenu sous la présidence très éclairée de Xavier Gué, directeur de l’Institut de Science et de théologie des Religions, ce débat nous tenait d’autant plus à cœur que nous recevons et chroniquons régulièrement les deux philosophes. Bernard Bourdin a d’ailleurs tenu à évoquer sa première rencontre avec Marcel Gauchet, lors de la présentation du Désenchantement du monde (1) aux Mercredis de la NAR. Cette longue familiarité avec une œuvre décisive lui a permis de relancer la réflexion sur la sortie de la religion dans un ouvrage dont nous sommes faits l’écho (2).

Cette “sortie” concerne tous les citoyens car elle pose le problème du mode d’existence de la démocratie et du Politique en tant que tel. Le catholicisme assurait la fondation de la société sur un principe extérieur, transcendant – sur une hétéronomie. Dès lors que cette religion ne structure plus la société – quel que soit le nombre de croyants en son sein – nous sommes confrontés aux difficultés de l’autonomie sociale, qui implique l’affranchissement politique de la religion et l’affranchissement religieux du Politique.

La démocratie, dit Bernard Bourdin, se présente comme le “régime par excellence de la disposition collective de soi qui n’a nul besoin d’un ancrage dans une norme religieuse préétablie”. Dans ce régime, le Politique peut ériger sa propre transcendance et s’affirmer comme “instituant et médiateur” selon les mots de Marcel Gauchet. Cependant, l’autonomie de la société moderne est paradoxale car elle ne peut se passer de quelque chose d’autre qu’elle-même – d’une altérité. Or la sortie de la religion laisse entière la question de Dieu, qui ne peut être renvoyée aux croyances individuelles. Encore faut-il distinguer la construction théologique de “Dieu”, qui permettait de fonder les institutions politiques et ce qu’on a pu appeler l’ordre social chrétien, et le Dieu-nomination biblique qui est incommensurable et permet de fonder le Politique. C’est en ce sens que la sortie de la religion n’annonce ni ne réalise le désenchantement du Dieu incommensurable, qui résiste à la ruine des concepts qui Lui avaient été forgés. “L’autonomie qui se déploie sous nos yeux n’est que l’envers de l’hétéronomie” mais celle-ci peut encore provoquer une régression comme on le voit avec les intégrismes religieux – mais elle peut aussi se révéler comme “l’arbre qui cachait la forêt de l’incommensurable”. Reconnaître l’incommensurable, c’est échapper à l’auto-fondation et rendre possible un sujet-personne, un sujet-citoyen et l’existence de la démocratie. Dans ce passage du “Dieu” construit selon les catégories de la raison humaine au Dieu incommensurable, le christianisme retrouverait alors sa nature profonde : faire évènement et inventer le sujet.

Dans sa réponse, Marcel Gauchet souligne d’emblée qu’il ne “pensait aucunement que la sortie de la religion signifie le désenchantement de Dieu”. Le recul spectaculaire de la foi chrétienne déclarée et de la pratique religieuse ne signifient pas une extinction progressive de la religion. La question de Dieu s’est détachée de l’évidente fonction sociale de l’adhésion et de la pratique religieuse. Le christianisme sociologique, qui assurait l’unité des collectivités, s’est marginalisé mais le christianisme existentiel, métaphysique, n’est pas emporté par le mouvement. Cependant, le changement de fonction et de position sociale de la religion en Europe ne signifie pas que la religion est renvoyée à l’intime mais à ce qu’on appelle le “secteur privé” qui est celui des entreprises, des syndicats… En d’autres termes, l’Eglise fait désormais partie de la société civile, ce qui ne signifie pas qu’elle a perdu sa capacité d’intervenir dans le débat public.

Quant au débat sur l’autonomie et l’hétéronomie, Marcel Gauchet précise qu’il n’est pas “un béat de l’autonomie” : celle-ci n’est pas une solution mais un problème gigantesque et pour le moment insoluble. L’autonomie est problématique par essence : nous avons les conditions de possibilité de l’autonomie mais pas l’autonomie substantielle. Il faut d’ailleurs souligner que l’hétéronomie et l’autonomie ne sont pas deux états étanches : il y a de l’autonomie dans l’hétéronomie et l’autonomie structurelle peut conduire à une hétéronomie substantielle.

L’hétéronomie n’est pas un état de fait qui se serait imposé à l’humanité : elle a été choisie, elle relève du vouloir, et c’est là l’un des plus grand mystère de l’histoire humaine. L’idéal de l’autonomie est au contraire celui d’un ordre spontané échappant à la volonté des acteurs. Il faut enfin remarquer que l’hétéronomie et l’autonomie ne sont pas seulement des idées en ce qu’elles sont toujours solidaires de l’organisation sociale et impliquent une représentation de l’ordre social : par exemple, dans les sociétés hétéronomes, le pouvoir vient toujours d’un au-dessus des hommes.

Quant au concept d’incommensurable, Marcel Gauchet précise que son analyse permet de lui faire place et que, sur ce point, il y a avec Bernard Bourdin plus un malentendu qu’un désaccord de fond. Marcel Gauchet ne fait pas référence à l’incommensurable car il estime que ce concept est réducteur. “Il n’y a pas que la mesure” et il faut prendre en compte ce qui ne se mesure pas. Par exemple le droit, qui aplatit gravement les rapports sociaux s’ils sont réduits à la règle de droit, ou encore la technique, ce mode de pensée opérationnel qui ignore l’élément symbolique substantiel aux sociétés humaines. Ces sociétés sont des sociétés historiques et c’est l’Histoire qui permet de faire l’expérience de l’altérité de l’homme par rapport aux autres et à lui-même.

Dans une courte réponse, avant que le débat avec la salle ne s’engage, Bernard Bourdin esquisse une réflexion sur l’interrogation lancée par son interlocuteur : “Qu’en est-il de la politique au nom du Dieu incommensurable ?”.

On n’attend pas d’un dialogue une réponse définitive mais l’élaboration très réfléchie d’une question qu’il y a lieu de maintenir ouverte, dans son éclairante et infinie difficulté.

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1/ Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Gallimard, 1985.

2/ Bernard Bourdin, Dieu est-il désenchanté ? Ressources philosophiques et théologico-politiques venant d’Europe, Le Cerf, janvier 2026.

3/ La séance académique organisée par l’IPC le 28 septembre peut être visionnée sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=QTjbWjTGu3o&t=950s

Article publié dans le numéro 1331 de « Royaliste » – 23 octobre 2026

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