« Le vieux monde se meurt, le nouveau peine à apparaître, et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres » (Antoni Gramsci). Le monde du XXe siècle s’efface à allure grand V alors que celui du XXIe siècle s’affirme jour après jour sous les coups de boutoir du malappris à la crinière jaune. À l’instar du spectacle d’un passé révolu ; à l’ère du numérique et des incontournables réseaux sociaux, le monde se décompose schématiquement en deux groupes bien distincts : les acteurs principaux qui occupent le devant de la scène et font le spectacle, d’une part, et les spectateurs qui occupent la salle – répartis en plusieurs catégories allant des loges prestigieuses au poulailler légèrement populaire – et subissent le spectacle sans avoir leur mot à dire, d’autre part. Ainsi va le monde évoluant au rythme effréné que lui impose le 47e Président des États-Unis en cette fin de premier quart du siècle ![1] Les acteurs du XXIe siècle constituent à l’évidence les bâtisseurs d’un futur imprévisible alors que les spectateurs du siècle actuel procrastinent dans leur posture mortifère d’adorateurs du passé révolu.
LES ACTEURS DU XXIe SIÈCLE : LES BÂTISSEURS D’UN FUTUR IMPRÉVISIBLE
Par un effet de balancier dont l’Histoire a le secret, le triangle Washington-Moscou-Pékin[2], immortalisé en son temps par Michel Tatu[3], renaît de ses cendres alors qu’on le croyait remisé dans les cartons des historiens. C’est le « retour des Empires » (Emmanuel Macron). Chacun des membres du trio infernal interprète sa propre partition à sa façon dans un étrange concert.
L’Amérique ou la nation indispensable. Aujourd’hui, et quoique l’on puisse penser du personnage, Donald Trump mène le branle, conduit le bal alors que rares sont ceux qui semblent en mesure de lui contester ce rôle hormis par quelques borborygmes[4]. Le milliardaire inaugure une nouvelle branche de la diplomatie qui a pour nom diplomatie de Mar-a-Lago ou diplomatie du joueur de golf[5]. Les grands dossiers (Ukraine, Gaza) sont traités de manière privilégiée dans sa résidence de Floride qu’il préfère au charme discret de Washington la démocrate. Omniprésent, il écrase l’actualité internationale de sa présence et de sa prestance sur les dossiers diplomatiques, stratégiques, économiques, commerciaux, numériques, sociétaux … laissant sans voix ses partenaires occidentaux traités comme de vulgaires laquais[6]. Il donne le la de la symphonie du Nouveau monde, laissant l’ancien à ses lamentos pathétiques[7]. Manifestement, l’Amérique impériale est de retour[8]. Seuls deux de ses rivaux, systémiques (la Chine) ou conjoncturels (la Russie), sont en mesure de lui apporter la contradiction avec leurs arguments propres.
La Chine ou la nation incontournable. Longtemps considérée comme quantité négligeable par dirigeants politiques incultes et idéologues libéraux obtus, la Chine s’est réveillée et fait trembler le monde comme l’avait annoncé avec clairvoyance Alain Peyrefitte dans un ouvrage éponyme[9]. Elle est conquérante dans les domaines commerciaux, numériques et dans bien d’autres. Nos oracles à la petite semaine n’avaient imaginé les fameuses « Nouvelles routes de la soie » que sous un angle exotique et non stratégique. Ils n’avaient pas compris que Pékin partait discrètement mais sûrement à la conquête du monde. En 2025, cela commence tout de même à se voir, à se ressentir, y compris par le commun des mortels. Les principaux pays occidentaux découvrent aujourd’hui avec sidération que la Chine les dépouille de tous les attributs de leur souveraineté. Ils n’en peuvent mais si ce n’est quelques appels à la modération dont Xi Jinping n’a que faire (Cf. la dernière visite d’Emmanuel Macron en Chine où il apparait nu comme un vulgaire verre de terre[10]). Ils n’ont pas encore trouvé la martingale pour endiguer le flot ininterrompu du « Made in China ».
La Russie ou la nation intransigeante. Longtemps considérée comme affaiblie depuis la chute de l’URSS, la Russie fait preuve d’une incroyable résistance, résilience en dépit de quatre années de guerre en Ukraine et de la multiplication des sanctions qui lui sont imposées au fil du temps. Le temps des déclarations tonitruantes et péremptoires de notre ex-fringant Ministre de l’Economie et des Fiances, le pleutre Bruno Le Maire paraît révolu. Rappelons ce qu’il déclarait avec sa tête de premier de la classe, huit jours après l’invasion de l’Ukraine, le 1er mars 2022 : « Nous allons donc provoquer l’effondrement de l’économie russe … qui mettra la Russie à genoux … »[11]. En cette fin d’année 2025, c’est l’économie française qui est à genoux ! Vladimir Poutine qualifie les Européens, de « porcelets » fauteurs de guerre. Il négocie avec âpreté la cessation des hostilités en Ukraine directement avec son homologue américain à qui il sait tenir tête comme au bon vieux temps de la Guerre froide. Pour contourner les trains de sanctions occidentales, il bénéficie d’un appui économique et militaire de son allié chinois et d’autres infréquentables du circuit diplomatique à l’instar de l’Iran.
Face au bison, à l’ours et au dragon[12], les nouveaux maîtres du jeu international, les autres États semblent particulièrement démunis pour relever le défi du Nouveau monde. Spectateurs incrédules du XXIe siècle, ils apparaissent pour ceux qu’ils sont, les adorateurs d’un passé révolu dont ils peinent à se détacher.
LES SPECTATEURS DU XXIe SIÈCLE : LES ADORATEURS D’UN PASSÉ RÉVOLU
La réalité est brutale mais simple. Hormis le tiercé gagnant évoqué plus haut, les autres États font pâle figure, cantonnés au rôle passif de spectateurs de la recomposition du monde de demain[13]. Ils peinent à sortir de leurs limbes illusoires. Ils ne comprennent toujours pas que l’espérance n’est une question de croyance, mais de volonté dont ils semblent dépourvus.
Les États nations de l’Occident, en particulier ceux de l’Union européenne, sont relégués au rang d’idiots utiles, de marionnettes d’un spectacle dont les ficelles sont tirées à Washington. Ce déclin renvoie à l’aliénation de leur souveraineté au profit d’institutions supranationales qui nous contraignent sans pour autant nous protéger contre les actions prédatrices des Trois Grands. La souveraineté est un tout. Philippe Séguin l’avait exprimé avec une lucidité implacable : « On est souverain ou on ne l’est pas ! Mais on ne l’est jamais à demi. Par essence, la souveraineté est un absolu qui exclut toute idée de subordination et de compromission »[14]. Alors que leur souveraineté se joue sur le terrain numérique, ils se trouvent dépourvus, n’ayant rien vu venir des défis du XXIe siècle comme sur celui de la guerre et de la paix[15], de la guerre commerciale. À trop confier à d’autres leurs fonctions régaliennes, ils en paient le prix fort sans être en mesure de remonter la pente. Pour leur part, ceux du Sud Global ne sont pas mieux lotis en dépit de leurs prétentions à jouer les trouble-fête du nouvel ordre international. Certains se voient rappeler à l’ordre[16].
Les organisations internationales sont les fantômes du nouveau monde. Autres victimes expiatoires du Nouveau monde, les organisations internationales – universelles ou régionales – empêtrées dans leurs procédures picrocholines et leurs discours lénifiants. Faute d’un minimum de confiance entre leurs États membres, elles sont réduites au rôle peu enviable de figurant du spectacle du monde. Chacun y va de ses exigences. Chacun a des certitudes. Résultat, l’ONU est dans l’incapacité de jouer son rôle d’amortisseur des tensions et de catalyseur de résolution des conflits. Ses injonctions n’ont aucun effet. Son décalage par rapport à la réalité frise le pathétique. Plus le temps passe, plus l’Union européenne laisse apparaître au grand jour ses divisions, ses faiblesses[17] et, par voie de conséquence, la puissance de son impuissance[18]. Manifestement, elle a manqué le train du monde de demain par vénération excessive de la régulation par la norme et par la sanction sans se préoccuper de stratégie de long terme[19]. L’OTAN est orpheline depuis que la fiabilité de l’allié américain est questionnée autour de la mise en œuvre de son fameux article 5. La question se pose aujourd’hui avec acuité pour la question du Groenland aux Européens qui n’avaient jamais envisagé l’imprévisible[20].
La société civile joue les empêcheurs de tourner en rond. La troisième voie (« Track Three Diplomacy »), chère à quelques universitaires et chercheurs à la recherche de concepts nouveaux, n’est qu’un gadget d’intellectuel, qu’une impasse diplomatique. Censée être un utile aiguillon des gouvernements sur des problématiques transversales (environnement, droits de l’homme, monde du numérique …), elle n’est en réalité qu’une empêcheuse de tourner en rond. Elle privilégie la diplomatie de la communication, du spectacle à l’instar de la flottille pour Gaza et autres fantaisies du même acabit qui ne contribuent à résoudre aucun problème majeur du monde et, encore moins, le risque de désintégration de l’ordre international. Elle excelle dans l’art du cirque. La société civile est délibérément mise à l’écart des grands débats du moment par les Trois Grands. Elle ne joue ni son rôle de force de proposition, ni celui de force d’impulsion au moment où l’exigence de créativité pour inventer le monde de demain est forte. La société civile en est réduite, elle aussi, au rôle de spectatrice impuissante dont les avertissements restent lettre morte.
DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE
« Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté » (Antonio Gramsci). Nous en sommes bien loin alors que le nouveau monde se redessine et que sa gouvernance se précise hors la participation de l’Union européenne, sorte de désunion européenne et de l’Organisation des nations unies, sorte de bazar de la désunion. Ironie du sort, c’est justement cette imprévoyance d’une majorité écrasante des États de la communauté des nations qui ne lui a pas permis de s’imposer dans le débat sur la recomposition du monde et sur la mise sur pied d’une nouvelle gouvernance. Comme le souligne si justement Henry Kissinger « la politique étrangère est l’art de savoir où sont les priorités ». Faute d’en avoir pris conscience depuis au moins deux décennies, les puissances moyennes et autres puissances en dessous de la moyenne se retrouvent, telle la cigale de la fable de La Fontaine, fort dépourvues quand la bise fut venue, laissant ainsi le champ entièrement libre aux trois fourmis que sont la Chine, les États-Unis et la Russie. Bienvenue au théâtre ce soir pour assister au spectacle du monde.
Jean DASPRY
(Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, docteur en sciences politiques).
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur.
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[1] Jean Daspry, 2025 : ainsi va le monde de Donald Trump !, www.lediplomate.media, 30 décembre 2025.
[2] Dominique Jamet, Un prix Nobel de la guerre … Et pourquoi pas ?, www.bvoltaire.fr , 3 janvier 2026.
[3] Michel Tatu, Le triangle Washington-Moscou-Pékin et les deux Europe(s), Casterman, 1972.
[4] Michel Guerrin, Trump, premier agent culturel de 2025, Le Monde, 3 janvier 2026, p. 21.
[5] Olivier d’Auzon, Zelensky face au piège de Mar-a-Lago, www.lediplomate.media , 30 décembre 2025.
[6] J.-L./L. T., Trump, le super-bombardier, Le Canard enchaîné, 31 décembre 2025, p. 1.
[7] Éditorial, Un an de Trump, un an de désordres accrus, Le Monde, 1er – 2 janvier 2026, p. 25.
[8] Nikola Mirkovic, L’Amérique Empire, Temporis, 2023.
[9] Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera … le monde tremblera, Fayard, 1973.
[10] Mariama Darame, Macron prend acte de son impuissance, Le Monde, 3 janvier 2026, p. 6.
[11] Le Maire qu’on voit tancer, www.lecanardenchaîne.fr , 25 octobre 2024.
[12] Sylvie Bermann, L’ours et le dragon. Russie-Chine : histoire d’une amitié sans limites ?, Tallandier, 2025.
[13] C. B., Contre Trump au Groenland, Macron cherche de la compagnie, Le Canard enchaîné, 21 janvier 2026, p. 3.
[14] David Saforcada, La souveraineté ne se négocie pas, www.lediplomate.media , 29 décembre 2025.
[15] Les chefs militaires de l’OTAN orphelins de l’Oncle Sam, Le Canard enchaîné, 31 décembre 2025, p. 3.
[16] Nicolas Chapuis, Les États-Unis ont effectué une frappe sur le sol du Venezuela, Le Monde, 1er – 2 janvier 2026, p. 4.
[17] Sylvie Kauffmann, Comment la guerre en Ukraine a redéfini l’Europe, Le Monde, 1er – 2 janvier 2026, p. 4.
[18] Pascal Riché, L’Europe mise à mal par le nouvel ordre mondial, Le Monde, 31 décembre 2025, p. 22.
[19] Sylvie Goulard/Wolfgang Ischinger, Libérons la politique étrangère de sa léthargie, Le Monde, 17 décembre 2025, p. 25.
[20] Macron ne veut pas les laisser Trumper, Le Canard enchaîné, 21 janvier 2026, p. 2.
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