Depuis plus de deux siècles, l’extrême droite offre de multiples visages, fortement contrastés ou contradictoires. Est-il possible de lui trouver un socle commun ? Baptiste Roger-Lacan le croit. Je n’en suis pas persuadé.
Les historiens rassemblés par Baptiste Roger-Lacan (1) offrent un très remarquable ensemble d’analyses sur une galaxie politique moins connue que largement fantasmée. On y rencontre des catholiques contre-révolutionnaires, des nationalistes antisémites, d’authentiques fascistes, des populistes, des “identitaires”… et les multiples définitions de l’extrême droite montrent combien il est difficile de trouver à cette foisonnante diversité un socle commun.
Baptiste Roger-Lacan propose une définition selon quatre caractéristiques : le refus de la modernité individualiste selon une vision hiérarchique de la société ; le rejet de l’universalisme au nom des inégalités naturelles ; une conception exclusive et défensive de la communauté nationale, face à l’ennemi extérieur et aux “parasites” intérieurs ; l’hostilité au Progrès, qui devient relative au XXe siècle.
Cette définition recouvre de manière adéquate le courant contre-révolutionnaire du XIXe siècle tout en laissant de côté le courant catholique social du légitimisme, pourtant riche de prolongements non-extrémistes, du colonel de La Rocque au général de Gaulle. Pour le XXe siècle, les critères énumérés par Baptiste Roger-Lacan me paraissent problématiques. Il est difficile de prendre comme critère le refus de la modernité, qui se manifeste chez des auteurs et dans des courants très variés, de Péguy à Mai 1968. Hiérarchique et xénophobe, l’Action française est universaliste par son instrumentalisation du catholicisme (“Je suis Romain, je suis humain”). Surtout, comment négliger le phénomène totalitaire, qui paraît accomplir le projet de restauration holiste (le tout est supérieur aux parties) mais qui ne fascine qu’une fraction de l’extrême droite française : Charles Maurras est antiallemand et antinazi ; Vichy collabore avec l’Occupant sans adhérer à l’idéologie national-socialiste. Aujourd’hui, le racisme n’est plus la propriété exclusive de l’extrême droite puisque le racialisme de l’extrême gauche y ressemble fort.
Sans prétendre asséner une vérité, mais au contraire pour contribuer au débat, j’ai tendance à considérer que le nationalisme français est travaillé par la modernité politique et contribue à son développement. Prenons l’Action française. Charles Maurras est rationaliste, positiviste et sa défense du catholicisme sur un fondement anti-chrétien aurait fait hurler toute la Contre-Révolution dont il prétend se réclamer. Il n’y a d’ailleurs pas de référence à l’insurrection vendéenne chez Maurras et l’organisation militante de l’A.F. est elle-même très moderne, par exemple sa mobilisation des femmes.
Venons-en aux quarante dernières années, qui illustrent le travail de la modernité selon quatre tendances qui sont à l’œuvre au Rassemblement national et qui existaient déjà au Front national :
Dé-catholicisation. La famille Le Pen ne s’est jamais portée en tête des campagnes menées par le courant catholique conservateur, il n’y a pas plus d’homophobie au FN qu’au RN et il sera intéressant d’observer le vote des députés RN lors du vote de la loi sur l’euthanasie.
Désidéologisation. Point n’est besoin d’insister. Entre la rigueur idéologique de l’Action française, qui exerce une incontestable séduction sous la IIIe République, et l’inconsistance doctrinale du FN-RN, le fossé est évident.
Désintellectualisation. L’intelligentsia extrémiste était vigoureuse jusqu’en 1939 et plusieurs de ses écrivains figurent à tort ou à raison parmi dans nos célébrités littéraires – par exemple Drieu La Rochelle et Céline. Rien de tel aujourd’hui, où la radicalité se cantonne à la polémique menée par Philippe de Villiers, Mathieu Bock-Côté et Éric Zemmour.
Déradicalisation. Il y a lieu de souligner l’évolution du nationalisme. L’Action française est violemment germanophobe alors que le Front national se concentre sur les étrangers ou supposés tels de l’intérieur. Jean-Marie Le Pen est d’abord favorable à la construction européenne par anti- soviétisme alors que Marine Le Pen, naguère hostile à l’Union européenne, a abandonné sa critique de l’euro.
Reste la protestation populiste contre les élites et l’exploitation de la haine identitaire mais le RN est en train de s’intégrer au régime, sans avoir jamais récusé les institutions de la Ve République. Il laisse l’agitation identitaire à CNews et aux polémistes susnommés, tout en récupérant le fruit électoral des inlassables diatribes sur l’immigration.
Vaincue par la modernité individualiste néolibérale, l’extrême droite est au pire une pulsion, au mieux une vague nostalgie de ce qu’elle a été.
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1/ Sous la direction de Baptiste Roger-Lacan, Nouvelle histoire de l’extrême droite, France 1780-2025, Seuil, octobre 2025.
Article publié dans le numéro 1317 de « Royaliste » – 11 février 2026
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