Nous avons à transmettre le transmissible. Fausse évidence, qui souligne la part, immense, de l’intransmissible dans la mémoire et l’histoire des camps de la mort.
Nous devons transmettre dans l’humilité. Quand les déportés survivants étaient parmi nous, nous pouvions encore saisir un tremblement de voix, un regard qui repartait là-bas, et deviner, l’espace d’un instant, l’intensité d’une douleur à laquelle nul ne pouvait prendre part.
Nous sommes seuls maintenant, et nous avons reçu en héritage la part visible des camps nazis. Telle est la charge que nous devons porter. Elle est lourde et fragile, sans cesse menacée de lente destruction faute de soins et d’enfouissement dans la liste interminable des malheurs révolus.
Il n’y a pas de fatalité. Ce qui est à transmettre est inscrit dans la géographie européenne. Les lieux ont été préservés et si les camps ont été esthétisés, ils demeurent, en Allemagne, en Autriche, en France, au centre des commémorations officielles, au cœur des rassemblements de la communauté européenne des familles de déportés – qui se déroulent significativement hors de toute religion. Chacun peut participer à ces rites sacrés, découvrir dans le recueillement le lien mystique qui relie l’intransmissible et le visible, éprouver la fraternité, par-delà les conflits, des peuples de l’Europe résistante.
Dans les mémoriaux et dans les musées, les documents de l’époque donnent à la transmission sa matérialité qui doit être complétée par les œuvres littéraires nées de la Déportation et par les témoignages écrits que les survivants nous ont laissés. Les associations mémorielles ont fait un travail considérable de préservation des lieux et des traces ; elles ont organisé et organisent toujours des voyages mémoriels auxquels sont conviés des lycéennes et des lycéens. Ces agents collectifs de la transmission doivent être soutenus d’autant plus fermement que les pouvoirs publics peuvent être tentés de restreindre leurs financements.
La transmission ne peut se réaliser grâce à un vague “devoir de mémoire” qu’on remplirait chez soi, les soirs de désœuvrement. Elle implique une présence effective aux commémorations, qui seraient privées d’une partie de leur sens si elles se réduisaient à des dépôts de gerbe par les autorités nationales ou locales. Il faut le peuple assemblé – il faudrait que le peuple puisse s’assembler comme naguère pour les cérémonies sacrées, alors qu’on l’éloigne de plus en plus pour des motifs de sécurité.
Les actes de présence ne suffisent pas. La transmission est un combat de tous les jours contre les confusions, les analogies trompeuses et les compassions débilitantes qui altèrent gravement le souvenir de la Résistance et de la Déportation, dans le mépris du travail mémoriel et des acquis historiques. Contre ces altérations, trois impératifs :
Ne pas céder aux confusions entretenues pour des motifs polémiques ou à des fins d’autojustification. Tout dictateur n’est pas Hitler, tout parti autoritaire n’est pas nazi, tout massacre n’est pas un génocide. Ramener le national-socialisme à la commune mesure de la violence politique, c’est civiliser une entreprise nihiliste en oubliant que les luttes de libération nationale dans l’Europe occupée furent, d’un même élan, des combats pour la patrie et pour notre civilisation.
Ne pas céder au culte de la victime qui a remplacé, après 1945, le culte des héros. Les Résistants et les Déportés ont été des combattants, jusque dans les camps de concentration.
Ne pas consentir à la culpabilisation de la France et des Français. La France n’est pas coupable puisqu’elle était à Londres puis à Alger, hors du territoire occupé et soumis à une autorité de fait, dont les représentants ont été condamnés pour trahison. Les Français n’étaient pas coupables, à l’exception d’une minorité, puisqu’ils ont, de mille manières refusé l’occupation allemande.
Contre les impostures intellectuelles et les manipulations de la mémoire nationale, il nous faut requérir sans relâche les philosophes et les historiens.
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Article publié dans le cahier spécial pour le Concours national de la Résistance et de la Déportation, bulletin de l’Association des Familles de Compagnons de la Libération, janvier 2026.
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