Entretien avec Frédéric Farah : Pour la BCE, mieux vaut le chômage que l’inflation

Sep 13, 2022 | Entretien | 0 commentaires

 

Professeur d’économie, chroniqueur à Marianne et sur plusieurs chaînes de télévision, Frédéric Farah a récemment apporté deux importantes contributions à l’ouvrage publié sous la direction de Stavroula Kafallonitis, Dette et politique. Nous le remercions d’avoir bien voulu répondre, une nouvelle fois, à nos questions.

Royaliste : La France des Trente Glorieuses a vécu – et plutôt bien vécu – avec l’inflation…

Frédéric Farah : Dans l’histoire économique et sociale de la France, l’inflation a été l’un des moyens utilisés pour lisser le conflit social. Prenons un exemple. Après les grèves ouvrières de 1968, les accords de Grenelle ont permis une amélioration relative des salaires ; il en est résulté un surcoût pour les entreprises, que le gouvernement a rendu supportable par la dévaluation du franc à l’été 1969. D’une manière plus générale, l’inflation avait un effet sur la répartition des richesses : une inflation modérée avantage les débiteurs et pénalise les créanciers.

La tolérance à l’égard de l’inflation s’explique aussi par des raisons démographiques puisque, dans un pays jeune, l’accès à la propriété se fait à un moindre coût alors que dans un pays vieillissant les personnes âgées qui ont de l’épargne font pression pour que le gouvernement empêche l’inflation.

Royaliste : Il y a une quarantaine d’années, nous sommes entrés dans une période de désinflation. Comment et pourquoi ce changement a-t-il été opéré ?

Frédéric Farah : C’est en fait l’histoire d’une France qui, progressivement, devient allemande. Lorsque le Système monétaire européen (SME) est mis en place en 1979, il reste instable jusqu’en 1986 car il y a un conflit d’objectifs entre les pays qui participent au SME. En effet, lors du sommet du G7 à Tokyo en 1979, la plupart des grandes puissances industrielles désignent l’inflation comme principal danger et l’Allemagne est prête à s’engager dans la lutte contre l’inflation, mais la France et l’Italie restent attachées à une politique de croissance. Dans notre pays, qui élit François Mitterrand en 1981 et qui rejette par conséquent la politique d’austérité de Raymond Barre, tout le monde a encore en tête la formule de Georges Pompidou affirmant que l’inflation est préférable au chômage.

Comme vous le savez, après le “tournant de la rigueur” de mars 1983, la France va progressivement rejoindre la politique allemande de lutte contre l’inflation. Le gouvernement va mettre en place la désinflation compétitive, qui repose sur trois piliers : la modération salariale avec la désindexation des salaires et des prix, la recherche d’un franc fort et la modération de la dépense publique. La politique de franc fort est définitivement sanctuarisée après la dernière dévaluation, décidée par Jacques Chirac en 1986. S’ouvre alors la période de stabilisation du SME, de 1987 à 1993, puisque la France s’aligne sur les positions allemandes avec pour principe la défense de la parité mark-franc.

Le même conflit d’objectifs se reproduira en 1993 quand l’Allemagne relèvera ses taux d’intérêt à la suite de la réunification. Fallait-il suivre Berlin et sacrifier la croissance et l’emploi en relevant les taux d’intérêt ? L’Italie refuse et sort du SME. La France suit l’Allemagne et notre pays connaît une violente crise.

Royaliste : La démographie a aussi joué un rôle…

Frédéric Farah : Oui. La deuxième cause de la désinflation, c’est le vieillissement de la population, qui fait que la défense de l’épargne est prioritaire pour la population âgée. N’oublions pas non plus que les élites françaises ont encouragé la libre circulation des capitaux et que les marchés financiers ont pour fonction de recycler l’épargne à l’échelle mondiale.

Enfin les élites françaises se convertissent aux thèses monétaristes en faveur des Etats-Unis, où l’on affirme que la fonction de la monnaie n’est pas de favoriser l’activité économique parce que cela crée de l’inflation : il faut donc mettre à la tête des Banques centrales des dirigeants soucieux avant tout de la stabilité des prix.

C’est ainsi que nous sommes entrés dans une phase de faible croissance. Cette situation convenait tout à fait à l’Allemagne, pays dominant, qui n’avait pas besoin de beaucoup de croissance en raison du vieillissement de sa population. Mais il faut bien voir que le chômage de masse a été beaucoup plus efficace contre l’inflation que les taux d’intérêt car ce chômage érode la capacité de négociation des syndicats.

Royaliste : Il y a donc croissance des inégalités ?

Frédéric Farah : Oui. En devenant allemande, la France va modifier le conflit de répartition : entre 1982 et 1992, on assiste à un recul de dix points de la part des salaires dans la valeur ajoutée rapportée au PIB. Il y a un transfert de richesse des débiteurs vers les créanciers. Cela signifie que la France, à cette époque, décide de sacrifier l’équilibre interne, qui tournait autour de la croissance et du plein emploi, à l’équilibre externe qui tourne autour de la compétitivité et de la lutte contre l’inflation. A partir du moment où l’objectif principal est la lutte contre l’inflation, la croissance et l’emploi ne sont plus que les soldes de la politique anti-inflationniste. On inverse donc la maxime de Georges Pompidou que je citais plus haut : mieux vaut le chômage que l’inflation !

Par la suite, la France a parachevé ce sacrifice en acceptant le traité de Maastricht et l’union monétaire – ce qui signifiait que le plein emploi n’était plus la préoccupation des autorités françaises, car le plein emploi suppose que l’Etat dispose librement de sa monnaie et de son budget. Comme vous le savez, la France a ensuite accepté de se soumettre aux normes allemandes en matière budgétaire…

Royaliste : Pourquoi la France n’a-t-elle pas basculé de la désinflation dans la déflation ?

Frédéric Farah : Pour le comprendre, il faut préciser que la désinflation est un ralentissement de la hausse des prix alors que la déflation se manifeste par un recul des prix. La politique de désinflation compétitive n’a pas conduit à la déflation parce que l’Etat social a joué son rôle en assurant des transferts de revenus vers les catégories modestes.

Royaliste : Nous sommes en train de changer d’époque puisque nous assistons depuis un an au retour de tensions inflationnistes. Pourquoi ?

Frédéric Farah : Il faut d’abord rappeler que l’inflation se définit par une augmentation des prix à la consommation cumulée et auto-entretenue. Les économistes sont d’accord pour considérer que l’inflation est un problème quand elle atteint ou dépasse les 10%. Ses causes sont multiples : elles peuvent résulter d’un décalage entre l’offre et la demande, des coûts des produits importés, des différences de productivité au sein des entreprises…

Depuis un an, nous observons simplement une augmentation des prix plus rapide que dans la phase antérieure. La première cause de l’inflation actuelle est venue de la reprise économique après la pandémie, quand certains éléments de la production faisaient encore défaut – par exemple les semi-conducteurs – alors que la demande était forte. Il s’y est ajouté la politique de reconfinement de la Chine, qui a perturbé “l’atelier du monde”. Des épisodes climatiques sévères, au Canada par exemple, ont affecté l’économie agricole. A partir de février dernier, la guerre russo-ukrainienne a entraîné les fortes perturbations que nous connaissons sur les marchés agricoles et dans le domaine de l’énergie. De plus, quand le dollar s’apprécie et que l’euro se tasse, les matières premières importées qui sont payées en dollars coûtent plus cher. Il est donc certain que ce n’est pas la quantité de monnaie en circulation qui a créé les actuelles tensions inflationnistes !

Royaliste : Quels sont les effets économiques et sociaux de cette inflation ?

Frédéric Farah : Il y a des effets pour les entreprises, qui ont besoin de matières premières qui leur coûtent beaucoup plus cher. Elles peuvent répercuter ces prix sur les consommateurs, ou réduire leurs marges. Le problème est très difficile à résoudre pour certaines entreprises – par exemple les routiers. Il y a des effets pour les consommateurs qui subissent la réduction de leur pouvoir d’achat – surtout les ménages modestes qui ont beaucoup de dépenses contraintes (loyer, gaz, électricité…). Mais, du point de vue de l’Etat comme pour les entreprises et les particuliers, l’inflation a pour effet de lisser la dette – de la rendre plus facile à rembourser car les taux d’intérêts restent négatifs même si les Banques centrales les augmentent en ce moment.

Royaliste : Le gouvernement a-t-il aujourd’hui les moyens nécessaires à la lutte contre l’inflation ?

Frédéric Farah : Dans les années soixante-dix, les salaires étaient indexés sur les prix, les syndicats avaient un poids important et le taux de chômage était encore faible. Les gouvernements de cette époque disposaient de tous les leviers nécessaires pour agir : la Banque de France n’était pas indépendante et l’Etat décidait de sa politique budgétaire. Aujourd’hui, il ne dispose plus de ces moyens monétaires et budgétaires. C’est la Banque centrale européenne (BCE) qui doit agir, mais elle est confrontée à des situations fortement contrastées : en Estonie, le taux d’inflation est de 23% alors qu’il est en France autour de 8%. Il n’est pas possible de faire la même politique monétaire pour la France et pour l’Estonie !

Autre problème : la Federal reserve américaine (FED) agit et la BCE réagit. La FED doit faire face à une situation très différente de la nôtre. Jusqu’à une période récente, l’économie américaine était en surchauffe et les salariés ont pu négocier de fortes augmentations de salaires dans une ambiance marquée par la “Grande démission”. Les Etats-Unis sont prêts à casser la croissance mondiale pour vaincre l’inflation et la BCE montre, en augmentant ses taux d’intérêt, qu’elle est prête à casser l’inflation au prix d’une récession. Tout banquier central sait que, quand il augmente d’un demi-point le taux d’intérêt, il alimente la machine à chômage ! Comme l’Union européenne n’a jamais été une zone de forte croissance, il va falloir subir les décisions de la FED : quand elle augmente ses taux d’intérêts, les capitaux affluent aux Etats-Unis et le dollar remonte et l’euro se déprécie – ce qui fait monter le coût de la facture énergétique. Ce qui signifie que la BCE n’a plus aucune munition. Tout ce qu’elle peut tenter d’empêcher, c’est une nouvelle crise des dettes souveraines.

Conclusion : les politiques économiques ne sont pas faites pour le plus grand nombre. Le gouvernement Borne combat moins l’inflation qu’il n’essaie de maintenir les orientations européennes de réduction de la dette et du déficit budgétaire tout en évitant, par diverses aides, l’explosion sociale. Les deux objectifs sont contradictoires mais nous savons bien qui, à la fin, sera sacrifié.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 1239 de « Royaliste » – 12 septembre 2022.

 

 

 

 

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