Guerre et paix : Au secours Grotius ! – par Jean Daspry

Déc 29, 2025 | Billet invité | 0 commentaires

 

Pour célébrer le quatrième centenaire de De jure Belli ac Pacis, l’Académie des Sciences morales et politiques organisait le 8 décembre 2025 à l’Institut, en partenariat avec la Société française pour le droit international (SFDI), une journée consacrée à l’apport de son auteur, Grotius au droit international, aussi bien en son temps qu’au nôtre. Cet ouvrage appartient-il uniquement à l’histoire du droit international et devrait-il rester confiné aux bibliothèques ou comporte-t-il des enseignements utiles sur la nature et le contenu du droit international contemporain ? Tel est l’objet de cette journée du 8 décembre à laquelle nous avons assisté. Elle soulève trois questions : l’auteur, son idée maîtresse et son actualité au moment où les problématiques de la guerre et de la paix sont au cœur des réflexions de nos décideurs.

Qui est Grotius ?

Hugo de Groot, dit Grotius, est né le 18 avril 1583 à Delft (Pays-Bas) et mort à Rostock (Allemagne) le 26 août 1645, victime d’un naufrage dont il ne se remit pas. À travers une vie aussi active que tourmentée, il traverse toute l’Europe, écrit une multitude d’ouvrages dans différents domaines, exerce à l’occasion responsabilités politiques et diplomatiques. Il n’est pas un. Il est humaniste, théologien protestant, avocat, juriste, homme politique, dramaturge et poète dans une logique polymathique consubstantielle à son époque, excluant le cloisonnement entre activités intellectuelles.

Victime d’un conflit théologique interne au calvinisme en 1618, il est condamné à la prison à perpétuité. Il parvient à s’évader, caché dans un coffre à livres. Il s’exile en France de 1621 à 1644, ne s’en éloignant que temporairement en Allemagne ou aux Pays-Bas pour tenter d’y obtenir sa grâce. Après quelques années de vaches maigres, il se lie avec Richelieu et Louis XIII, mettant en avant ses connaissances dans le domaine du commerce maritime. Dans un contexte d’alliance entre la France et les Pays-Bas, il devient également ambassadeur de Suède à Paris. Une vie particulièrement remplie en vérité.

Quelle est son idée maîtresse ?

Son activité intellectuelle, débutée en Hollande, se poursuit en France dans divers domaines, en particulier sur des questions théologiques et juridiques dont le célèbre Mare Liberum (1609) ou les mers libres dans lequel il plaide pour la liberté des mers. Plus connu est son De Jure Belli ac Pacis, analyse et démonstration de ce qu’est le droit international au temps de Grotius, un droit des rapports entre États souverains. Une majorité des commentateurs de cet ouvrage mettent en exergue les citations multiples combinant pensée antique, théologie médiévale, se référant au droit naturel, au droit divin ou fondé sur la nature humaine. Mais derrière ce qui peut apparaître comme un écran de fumée pratiqué par un avocat qui envisage tous les aspects d’une cause pour sa défense, émerge une idée force, la pensée ferme d’un droit positif appelé à régir la conduite des souverains. Souveraineté de l’État et respect du droit en sont les piliers. Un droit positif qui n’est pas imposé de l’intérieur mais construit, réfléchi, volontaire.

Le droit de la guerre y occupe une place centrale, comme dans la société internationale de son temps, et si Grotius s’interroge longuement sur les conditions de la guerre juste, ce n’est pas dans une perspective logique mais pratique, dans une logique qui n’est pas sans évoquer, mutadis mutandis, celle de la Charte des Nations unies. Il considère, comme tous les humanistes, que la paix est préférable à la guerre, même si ces deux états sont légaux et soumis à des règles communes, un jus in bello qui de son temps demeure embryonnaire.

Quelle est son actualité ?

Elle n’en manque pas. C’est le moins que l’on puisse dire ! C’est ce que les différents intervenants – d’éminents professeurs agrégés de droit public ainsi que l’ex-président de la CIJ (Gilbert Guillaume) – se sont efforcés de démontrer en abordant le sujet sous différents angles : droit naturel et droit positif ; souveraineté ; coutume internationale ; jus ad bellum et jus in bello ; traités de paix ; droit diplomatique ; droit de la mer ; biens communs et responsabilités tout en allant du passé au présent. Le premier éclairant parfois le premier.

De toutes ces présentations, nous en retiendrons deux : celle du professeur émérite de l’Université Paris Panthéon-Assas, membre de l’Institut, Serge Sur et celle du professeur à l’université de Genève. Robert Kolb.

Avec pédagogie et clarté, le premier s’est livré à une analyse comparée intéressante de la méthodologie à l’ancienne de Grotius faite de louvoiements et d’emprunts à diverses sources du droit et celle de Descartes renversant la table à la manière d’un bulldozer pour appréhender le binôme guerre et paix. La connaissance de l’un et de l’autre constituait un précieux atout pour appréhender la question de nos jours. Cette présentation a été saluée par tous les intervenants pour sa pertinence. Nous nous sommes largement inspirés de sa présentation dans les deux premières parties de ce texte.

Avec pragmatisme et humour, le second a fait un exposé de haute tenue et sans langue de bois sur les apports de Grotius à une meilleure compréhension de la phase de passage de la paix à la guerre ; de la justification de la guerre (Cf. concept de guerre juste) avec des arguments plus ou moins acceptables ; des conditions du retour à la paix allant au-delà d’une approche purement juridique (Cf. rapport de force, puissance, fort et faible) … Ces considérations, d’apparence théoriques, l’étaient moins au regard du retour à la guerre du monde du XXIe siècle. À tout le moins, elles méritaient d’être prises en considération.

La fin du séminaire a été animée par un vif échange entre l’orateur traitant de la question de la responsabilité pour qui l’apport de Grotius était marginal et un autre, traducteur de Grotius pour qui l’intervenant n’avait rien compris à l’homme sujet du colloque. Il aura fallu un trésor de diplomatie aux organisateurs pour prévenir un inutile pugilat entre ces deux participants dans cette enceinte prestigieuse.

Pour clôturer les débats, le président de la SFDI, le professeur, Jean-Marc Sorel a souligné l’importance de l’apport conceptuel de Grotius au débat guerre et paix tout en en tempérant son propos. Il ne fallait pas faire fausse route. La démarche de Grotius ne donnait pas de réponses toutes prêtes aux problèmes actuels. Elle les éclairait utilement pour tous ceux – décideurs politiques en particulier – qui souhaitaient aller au-delà de la vulgate médiatique afin de mieux appréhender intellectuellement, dans un premier temps et traiter pratiquement et efficacement le sujet, dans un second temps.

À titre de conclusion provisoire

Quatre siècles après sa mort, Grotius a encore beaucoup à nous apprendre comme les différents intervenants l’ont démontré, à divers titres, et comme d’autres le remarquent à leur façon[1]. Ses leçons mériteraient d’être méditées dans ces temps d’incertitude par nos responsables politiques en charge de la diplomatie, par les experts autoproclamés en relations internationales et autres folliculaires incompétents. Elles leur apporteraient un éclairage utile à la compréhension des nombreux conflits qui secouent le monde d’aujourd’hui frappé par un risque de désintégration de l’ordre international. Nous les encourageons à découvrir, survoler, le moment venu, les actes de ce colloque du 8 décembre 2025 qui devraient être publiés dans le courant de l’année 2026. Ils pourraient en tirer la conclusion suivante : Guerre et paix, au secours Grotius !

Jean DASPRY

(pseudonyme d’un haut fonctionnaire, docteur en sciences politiques).

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

 

 

 

[1] Romain Le Bœuf/Guillaume Le Floch/Jean-Marc Sorel, Les principes du droit international ne sauraient être sacrifiés sur l’autel de l’opportunisme politique, Le Monde, 5 décembre 2025, p. 24.

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