Ils défendent la richesse

Oct 23, 2022 | la lutte des classes

 

Notre Constitution dispose que le gouvernement “détermine et conduit la politique de la Nation”. Depuis une vingtaine d’années, ces mots ont été vidés de leur sens. La fonction gouvernementale s’est perdue dans la gouvernance d’une oligarchie. Celle-ci cultive les apparences de la légalité institutionnelle, derrière lesquelles se profilent les réalités gestionnaires.

La gouvernance prononce les mots de la politique pour se faire élire – elle cause souveraineté, État, planification – mais il s’agit pour elle d’apporter les réponses correctes aux injonctions de la Commission et de la Banque centrale européenne.

Le spectacle de la politique est enclavé dans ce système européiste de contraintes. Il en résulte une impuissance générale, aggravée par le mouvement de privatisations qui, depuis 1986, a progressivement privé l’Etat des grandes entreprises publiques qui jouaient un rôle décisif dans la politique économique et sociale du gouvernement.

La communication officielle est faite pour masquer cette perte de contrôle. Selon une comédie jouée depuis des décennies, tel ministre peut se déclarer choqué par le salaire, effectivement monstrueux, du PDG de Total, mais c’est le même qui refuse de taxer les superprofits des entreprises. Selon une comédie jouée à chaque conflit social, la gouvernance a condamné les grèves dans les raffineries au prétexte qu’une minorité de grévistes bloquait le pays, mais elle a été incapable d’ordonner, dès le début du conflit, des hausses de salaires qu’une poignée de dirigeants surpayés refusait de concéder aux salariés. Selon une comédie jouée avant chaque réforme des retraites, la gouvernance jure qu’elle veut sauver la protection sociale alors que Bruxelles commande de la réduire tranche par tranche.

Le spectacle de la gouvernance ne faisait pas beaucoup de dupes mais il a tenu pour deux raisons. L’une est politique : le Front national servait de repoussoir et le Rassemblement national manquait encore de respectabilité. L’autre est monétaire : le faible niveau d’inflation et les aides sociales permettaient aux classes populaires de supporter, au prix de durs sacrifices, les salaires scandaleusement bas que l’euro imposait.

Le mouvement actuel de hausse des prix est insupportable pour les salariés modestes et les mouvements revendicatifs sont largement soutenus par ceux qui n’ont pas la possibilité d’engager un rapport de force avec leur patron. Les luttes sociales vont s’amplifier car la Banque centrale européenne s’est engagée dans une lutte anti-inflationniste que la Bundesbank veut durcir et qui va se traduire par de nombreuses faillites et par une augmentation du chômage.

La gouvernance se trouve ainsi placée entre le marteau et l’enclume. Elle ne peut s’opposer à Bruxelles et Francfort, qui ont fait le choix de la récession et du chômage. Elle est sous la pression des classes populaires qui ne peuvent supporter ni les suppressions de poste, ni la hausse des prix. Elle peut retarder l’épreuve de force par des boucliers tarifaires, des primes et quelques augmentations de salaires mais elle ne pourra pas empêcher que la lutte des classes gagne en intensité.

Un gouvernement soucieux de la justice sociale et de l’intérêt national se mobiliserait et rassemblerait le pays pour faire sauter la contrainte monétaire et les normes bruxelloises. La gouvernance a fait le choix inverse. Avec Emmanuel Macron comme avec ses prédécesseurs, elle fera tout pour défendre la richesse. Les membres de l’élite du pouvoir, des affaires et des médias font partie intégrante de la bourgeoisie fortunée, étrangère aux intérêts et aux projets nationaux. Ils se défendront avec toute la violence dont ils sont capables car ils savent que la lutte qui s’engage est une lutte pour la répartition du revenu national.

Depuis quarante ans et plus encore depuis la mise en place de l’euro, la classe privilégiée a fait prévaloir ses critères, ses préjugés et ses intérêts – clairement lisibles dans le discours médiatique quotidien. Cette classe dominante ne se réduit pas à des dirigeants surpayés. Elle rassemble les 20 à 25% des Français qui composent la bourgeoisie urbaine raccordée à la globalisation. Cette classe mobilisée a progressivement dépossédé la majorité des Français de leur patrimoine collectif et de leurs appartenances professionnelles et territoriales (1). La résistance à cette dépossession entre dans une nouvelle phase, avec comme perspective un nouveau compromis social qui imposera un juste partage des revenus et une reconstitution de nos biens collectifs.

La guerre russo-ukrainienne et la crise de l’énergie durcissent la divergence des stratégies nationales et accroissent les contradictions au sein des organes de l’Union européenne. Affaiblie par les récentes élections, l’oligarchie parisienne est en train de perdre son alibi “européen”. C’est sans masque et sans bouclier qu’elle va devoir défendre la classe privilégiée, séparée de la nation, alors que l’urgence est de défendre nos intérêts nationaux et de reconquérir notre souveraineté nationale.

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(1) Le nouveau livre de Christophe Guilluy, Les dépossédés, Flammarion.

Editorial du numéro 1242 de « Royaliste » – 23 octobre 2022

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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