L’éruption néo-puritaine

Jan 29, 2022 | Partis politiques, intelligentsia, médias

 

Née aux Etats-Unis, réactivée par le mouvement Black lives matter, l’idéologie woke s’est largement répandue en France et suscite de virulentes répliques qui s’inscrivent dans la bataille entre la droite et la gauche mais aussi dans une lutte entre la droite libérale et l’extrême droite.

Ceux qui ont théorisé la fin des idéologies après l’effondrement du marxisme soviétique en sont une fois de plus pour leurs frais. Les conflits idéologiques prospèrent et provoquent de nouveaux clivages dans le champ politico-médiatique. Les polémiques sur le woke, qui enflent depuis deux ans, soulignent l’américanisation du débat intellectuel, à gauche comme à l’extrême droite. Mais, depuis peu, apparaît un mouvement critique qui échappe à la tenaille identitaire…

Énigmatique pour la majorité de nos concitoyens, le woke est le mouvement des “éveillés” qui dénoncent la domination – blanche, patriarcale, hétéronormée – et qui prennent la défense de toutes les minorités victimes de ségrégation sociale et raciale. Le wokisme intègre donc les groupes ultra-féministes, les indigénistes et diverses expressions communautaristes. Il donne lieu à des campagnes visant les comportements inappropriés en matière de mœurs, les enseignements jugés racistes ou encore l’appropriation culturelle qui consiste se mettre à la place d’un membre d’une minorité racisée (assignée à sa différence raciale par les dominants) dans la rédaction d’un roman ou dans l’interprétation d’un rôle au cinéma. Il va sans dire que les “éveillés” pratiquent avec enthousiasme la cancel culture (culture de l’annulation) qui est une pratique de la dénonciation, de l’interdiction – de la censure.

Dans son idéologie et dans sa pratique, le mouvement woke est spécifiquement américain. Dans un livre publié il y a quelques années (1), Joseph Bottum explique que le wokisme est la conséquence de l’effondrement du protestantisme américain, constitutif de la culture des Etats-Unis. En 1965, la moitié des Américains appartenaient à l’une des huit églises protestantes : ils sont aujourd’hui 4{9ef37f79404ed75b38bb3fa19d867f5810a6e7939b0d429d6d385a097373e163}. Ce séisme religieux n’a pas fait disparaître la religiosité. Les “post-protestants” pratiquent une religion sans le Dieu chrétien, donc sans le péché originel et sans la rédemption christique. Il en résulte un sentiment de culpabilité infinie et le désir d’éradiquer le mal qui corromprait depuis le début la civilisation américaine. Les auteurs du “Projet 1619” affirment que la véritable fondation des États-Unis remonte à l’arrivée d’une vingtaine d’esclaves africains sur les côtes de Virginie, en août 1619 et que toute l’histoire américaine procède de ce “crime originel”. Il faudrait donc déconstruire l’histoire pour éradiquer les racines du Mal, purifier la société en dénonçant sans relâche les faux-semblants – y compris l’antiracisme classique.

Tel est le néo-puritanisme des “éveillés”, qui fait écho au procès des Sorcières de Salem en 1683 et au maccarthysme des débuts de la Guerre froide comme l’explique Jean-Loup Bonnamy dans un remarquable article du Figaro (5/01/2022). Par ses origines et dans ses manifestations, ce phénomène est totalement étranger à la société française, où la tradition puritaine est absente, où le racisme et l’esclavagisme n’ont jamais été structurants. Ce qui n’a pas empêché l’extrême gauche et une partie notable de la gauche bourgeoise d’importer les obsessions américaines pour compenser de cinglants échecs politiques : faute de pouvoir faire la révolution sociale, il s’agit de subvertir radicalement la société au nom de l’émancipation – conçue comme promotion de toutes les différences et dénonciation de toutes les dominations, réelles ou imaginaires.

Aux Etats-Unis, le fanatisme des “éveillés” a suscité de violentes réactions identitaires qui expliquent pour partie le succès de Donald Trump. En France, l’extrême droite a également réagi au mouvement Black Lives Matter de 2020 et CNews fait largement écho à la dénonciation du wokisme, favorisée par les dénonciations de personnalités dans le style MeToo et par les campagnes de censure sur la scène culturelle et dans certaines universités. C’est ainsi qu’une partie de la société française est entrée dans un débat à l’américaine entre les identitaires de l’extrême droite et les différentialistes de l’extrême gauche – entre les racistes de droite et les racialistes de gauche.

Le colloque qui s’est tenu à la Sorbonne les 7 et 8 janvier permet de tracer une voie de critique réflexive, libérale au sens politique du terme. Sur le thème “Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture” le colloque organisé par le Collège de philosophie et introduit par Jean-Michel Blanquer a rassemblé des chercheurs de diverses disciplines qui ont procédé à un démontage méthodique des argumentaires déconstructeurs. Parmi eux, Pierre Vermeren, Nathalie Heinich, Dominique Schnapper, Pierre-André Taguieff… qui l’on peut retrouver grâce aux vidéos du site du Collège de philosophie.

La presse de gauche a dénoncé comme réactionnaire la tenue d’un tel colloque. Il constitue au contraire un obstacle majeur, face aux pressions des deux extrémismes.

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(1) An Anxious Rage, the Post-Protestant Ethic and the Spirit of America, Penguin Random House, 2014. Cf. son entretien au Figaro, 24 septembre 2020.

Article publié dans le numéro 1227 de “Royaliste” – 29 janvier 2022

 

 

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